Le monde de la nuit en sursis
Les fermetures de clubs et de bars emblématiques s’enchaînent à Bruxelles. Le milieu festif tire la sonnette d’alarme : sans soutien politique, c’est une part importante de notre culture qui menace de s’éteindre. En Wallonie, le constat n’est guère plus réjouissant : les lieux de fête se raréfient, freinés par le manque d’initiatives et de moyens. Et pourtant, la scène électronique n’a jamais autant vibré.
C’est la fin d’un chapitre. Après six ans de découvertes, de programmation pointue, de performances, de rencontres et de ferveur collective, La Cabane annonce la fermeture de ses portes. Le réputé club situé dans la commune de Watermael-Boitsfort à Bruxelles continuait pourtant de rameuter tous les week-ends plus de 300 amateurs de musique électronique. « La réalité est que le modèle classique du club tel que nous l’avons connu n’est plus durable, du moins pas sans compromettre l’identité et l’intégrité qui ont façonné La Cabane depuis le premier jour », écrivent les responsables sur leur page Instagram.
La Cabane
La réalité est que le modèle classique du club
tel que nous l’avons connu n’est plus durable,
du moins pas sans compromettre l’identité et l’intégrité
qui ont façonné La Cabane depuis le premier jour.
Ceux-ci pointent notamment du doigt des réglementations de plus en plus strictes et exigeantes, une politique dépassée au niveau des nuisances sonores et la hausse des coûts dans tous les domaines. Le lieu et le nom restent, pour évoluer en espace polyvalent capable d’accueillir des événements privés, des concerts, des expositions… Le 13 décembre, le club a, bien entendu, souhaité marquer le coup avec une dernière soirée. Pendant douze heures, les habitués du lieu se sont relayés, de Zouzibabe à Exon en passant par Lefto, DC Salas, Max Telaer et Melissa Juice.
Bon Public, aussi, était de la partie. Pour le DJ, la disparition de La Cabane est une immense perte pour la scène bruxelloise. « La Cabane a été l’un des premiers clubs à nous permettre d’organiser des soirées avec Magma. On y jouait plusieurs fois par an. C’est assez fou de se dire que ce lieu ne fera plus partie de l’écosystème bruxellois, partage le cofondateur du collectif, label et agence de management Magma. C’était un tout petit club, mais capable d’accueillir de très grandes figures de la musique électronique. C’est extrêmement rare. Les conditions étaient tellement bonnes que les DJs se passaient le mot et acceptaient de jouer pour moins cher, parce que ça en valait la peine et que le son était incroyable. »
Une série noire
La Cabane n’est pas le seul endroit de la capitale à avoir mis la clé sous la porte. Le Reset, niché dans une ancienne banque du centre de la ville, a lui aussi baissé le rideau en novembre dernier. Cette fermeture fait suite à la décision de la Ville de Bruxelles de suspendre plus de 80% des subventions allouées à ce projet d’occupation temporaire, compromettant ainsi sa viabilité financière et sa capacité d’accueillir les fêtards dans de bonnes conditions. Dès avril 2026, le Spirito tel qu’on l’a connu pendant 16 ans cessera d’exister. Fini l’étonnante boîte de nuit installée dans une église désacralisée. Le lieu se lave de ses péchés en se transformant en restaurant ou salle d’événements. Pour les dirigeants, le secteur de la nuit est trop compliqué à Bruxelles, malgré une bonne fréquentation.
Dans cette série de mauvaises nouvelles, on continue avec la fin d’activité du Bonnefooi, bar bien connu des noctambules, où de nombreux DJs prenaient possession des platines jusqu’au petit matin. Après six ans de bons et loyaux services, les loyers jugés trop élevés, la hausse générale des coûts et la diminution de fréquentation ont eu raison du lieu. « C’était l’un des seuls endroits où tu pouvais écouter de l’électro sans payer d’entrée. C’est très regrettable. Les temps sont durs », se désole Bon Public, de son vrai nom Sébastien Deprez. Et malheureusement, la situation ne risque pas de s’arranger. En effet, d’autres endroits sont menacés : le bar Madame Moustache dans le centre-ville, le Mirano, qui a traversé les générations et surmonté de nombreux obstacles depuis les années 80, et le Fuse, le club le plus mythique de la capitale.
Une simple coïncidence, ces fermetures successives ? Après tout, tout établissement ne finit-il pas par disparaître pour laisser place à d’autres ? On peut tout de suite écarter cette hypothèse, indique Nathan Pujadas, le coordinateur de la fédération Brussels By Night, qui représente de nombreux acteurs du monde de la nuit dans la capitale. « On voit ici se répéter un schéma qui est multifactoriel. Quel que soit le type de lieu, le problème reste le même : rien n’est fait pour maintenir la base de cet écosystème. Ces lieux sont pourtant essentiels. Entre l’absence de vision politique, la pression économique générale et le fait que les habitudes de sortie évoluent, rien n’est mis en place pour rééquilibrer tout cela. »
La guerre au bruit
Le plus grand ennemi de plusieurs clubs bruxellois : les législations liées aux nuisances sonores. La Cabane en a fait les frais, embourbée dans un conflit interminable avec une seule voisine. Le Fuse, aussi, se retrouve aujourd’hui sans issue pour parvenir à un compromis avec le nouveau propriétaire du bâtiment d’à côté qui s’étonne qu’une boîte de nuit fasse du bruit. Le club des Marolles se montre pourtant conciliant. Les responsables ont déjà fait appel à de nombreux ingénieurs du son pour trouver des solutions au niveau acoustique. Leur conseil : fermer pendant plus d’un an et presque tout reconstruire, car la structure est trop ancienne et complexe. « Le coût serait de plusieurs millions d’euros, sans aucune garantie de résultats. Nous n’avons pas ces moyens, surtout avec la hausse générale des coûts ces dernières années », se désole Steven Van Belle, le directeur artistique.
Steven Van Belle - Fuse
Avant les élections, on sentait que les politiques prenaient la “nightlife” au sérieux.
Il y a deux ans, les discussions avec le gouvernement bruxellois avaient bien commencé, notamment avec la création de la loi “Agent of Change”. Cette loi vise à mieux protéger les clubs en imposant que les coûts d’isolation soient pris en charge par le propriétaire lorsqu’un nouveau bâtiment est construit à proximité d’un club, ou lorsqu’un club ouvre près d’une zone résidentielle. Si tout se passe comme prévu, elle devrait être votée au parlement au début de cette année. Mais cette loi n’est pas rétroactive et ne peut sauver le Fuse. « Cela envoie malgré tout un signal positif et crée une dynamique favorable, reconnaît Steven Van Belle. Avant les élections, on sentait que les politiques prenaient la “nightlife” au sérieux, reconnaissant son impact économique, sa création d’emplois et son attrait pour la jeunesse et le tourisme. » Aujourd’hui, tout est bloqué, puisqu’au moment d’écrire ces lignes, la capitale reste sans gouvernement depuis plus d’un an et demi.
« Si rien ne change, le Fuse de la rue Blaes sera contraint de fermer », alerte le club, qui assure vouloir se battre le plus longtemps possible pour conserver sa localisation actuelle, la même depuis plus de 30 ans. Mais s’il le faut, il se dit prêt à déménager. Mais où ? « Dans le centre-ville, tous les bâtiments sont très coûteux et les voisins omniprésents. Et nous ne pouvons pas ouvrir de clubs dans les zones industrielles : c’est interdit. Il n’y a aucune vision claire de la part du gouvernement sur l’emplacement des clubs, aucune option de relogement viable », soutient le directeur artistique. Il insiste également sur l’importance de maintenir les clubs en ville : ils participent à la vie locale, évitent aux habitants de sortir en périphérie pour faire la fête et limitent ainsi des problèmes de sécurité et de mobilité.
De nouvelles mesures décidées au niveau fédéral compliquent encore le maintien des clubs. L’interdiction des fumoirs, qui entrera en vigueur en janvier 2027, implique non seulement de réaliser de nouveaux travaux pour réaménager les espaces existants, mais aussi de trouver un moyen de caser tous les fumeurs. Les mettre sur le trottoir ? Cela risque d’augmenter les nuisances sonores et de faire davantage peser sur les clubs la responsabilité de la sécurité aux abords. Leur interdire toute cigarette ? Les clubs restent avant tout des lieux de festivité, et ce type de restrictions brutales bouleverse leur fonctionnement. Et voilà qu’une petite augmentation de TVA vient aussi s’inviter à la fête, passant ainsi de 6 à 12% sur le ticketing. « Cela menace directement les marges des clubs », s’inquiète Steven Van Belle du Fuse.
Et la “nightlife” wallonne alors?
Le constat est-il plus réjouissant en terres wallonnes ? À Liège, les boîtes de nuit “classiques” se font de plus en plus rares. Pour sortir, il vaut mieux miser encore et toujours sur le Carré, avec sa flopée de bars dansants. Pour les amateurs de musique électronique plus pointue, direction les salles de concerts comme le Reflektor ou le KulturA. qui accueillent aussi des soirées club. La DJ liégeoise Laura Di Sciascio, alias Laura Violi, organise plusieurs fois par an les événements électro “Who’s That Girl”, qui mettent à l’honneur les artistes femmes et queer, au KulturA. Un lieu qui correspond à ses valeurs et à sa sensibilité artistique. Mais c’est aussi l’un des rares espaces qui existent dans la ville.
« Ici, la “nightlife” n’est pas super vivante, parce qu’on manque de lieux. Elle ne l’est pas assez. Parce qu’on sent que derrière, il y a plein de motivation, d’envies, d’idées, notamment dans la nouvelle génération. Mais on est face à un manque d’endroits et de moyens. On ne sait pas comment mettre des choses en place », déplore Laura Violi. Les collectifs organisent donc souvent leurs soirées dans les mêmes endroits. « On fait avec ce qu’on a, en gros. » À Charleroi, la situation s’avère similaire, les quelques clubs ont déserté, la vie nocturne s’est calmée. Le Rockerill fait office de dernier bastion de la musique électronique. Depuis quinze ans, la salle organise des soirées une fois par mois, avec des artistes internationaux à chaque édition. Les événements suivent le rythme des clubs : ouverture à 22h et fermeture à 6h du matin. Les concerts, eux, terminent plutôt vers 2h.
« Au début, à Charleroi, il n’y avait quasiment pas de scène électronique. Il n’était pas facile de ramener du public, mais nous avons réussi à nous développer progressivement. Aujourd’hui, ça fonctionne plutôt bien. 2025 s’annonce comme l’une de nos meilleures années et nous restons positifs pour l’an prochain », se réjouit Jean-Christophe Gobbe, cofondateur du Rockerill et programmateur de ces soirées. Contrairement à de nombreux clubs, le Rockerill est un centre culturel, il est donc subsidié par la Fédération Wallonie- Bruxelles. « Nous disposons de notre propre salle et de notre propre matériel, ce qui nous met dans un certain confort lorsqu’il s’agit de payer les cachets artistiques. Pour nous, c’est l’un des plus gros obstacles que rencontrent les clubs à finalité économique : eux doivent gérer beaucoup plus de frais et ne peuvent pas se permettre de ne pas remplir une soirée. »
Une scène électronique plus vivante que jamais
À Bruxelles aussi, de plus en plus de lieux subsidiés, comme le Botanique, l’Ancienne Belgique, les Halles de Schaerbeek ou Bozar se sont mis à programmer des DJs et à miser sur des soirées club. Une nouvelle concurrence pour les discothèques déjà fragilisées ? « Nous sommes heureux qu’il y ait de la “nightlife” dans ces lieux-là. Ils ont les moyens de le faire bien et reconnaissent la valeur culturelle de cette scène. Il faut cependant préserver un équilibre », souligne Nathan Pujadas de Brussels By Night. Il suggère la mise en place d’une grille de lecture objective permettant la création d’un fonds dédié à la “nightlife”, qui aiderait les clubs classiques à faire face. Si ces salles multiplient les événements autour de la musique électronique, c’est bien qu’il existe une demande. « Les gens continuent de sortir. Ces institutions s’adaptent aux envies du public, sinon elles continueraient à se concentrer uniquement sur les concerts. »
C’est tout le paradoxe. Les clubs vont mal, pile au moment où la scène électronique ne s’est jamais aussi bien portée. Les DJs se retrouvent désormais en tête d’affiche des festivals en Belgique et ailleurs. Les festivals 100% électro comme Horst ou Paradise City cartonnent. L’offre se diversifie davantage : entre open airs, occupations temporaires, raves rebelles, événements ponctuels avec un gros line-up, listening bars, restos qui se muent en dancefloor passé une certaine heure. Sans oublier les collectifs et les radios comme Gimic ou Kiosk qui contribuent à la vitalité du milieu. Néanmoins, les clubs se montrent essentiels dans cet écosystème. « On ne mesure pas assez l’interdépendance entre les clubs et le reste du secteur, note Nathan Pujadas. Les jeunes artistes ne peuvent pas commencer directement dans les grands festivals. »
C’est dans les boîtes de nuit que les artistes émergents locaux font souvent leurs premiers pas. « La fermeture de lieux, c’est moins de possibilités pour mes artistes et moi. Cela veut dire plus de concurrence. Le C12, par exemple, devra choisir entre les collectifs. Et ce sont les artistes locaux qui vont payer le prix en premier : ce ne sont pas eux qui vendent les tickets », témoigne Sébastien Deprez du collectif Magma. Les attentes du public ont aussi évolué : une partie des jeunes boit moins, privilégie des horaires plus tôt et sélectionne davantage ses sorties, qui coûtent de plus en plus cher. Beaucoup préfèrent réserver un budget à quelques rendez-vous plutôt que de multiplier les nuits en club.
Le secteur doit s’adapter, à condition qu’on lui en donne les moyens. La culture du clubbing bruxellois a été reconnue patrimoine immatériel de l’Unesco en 2023, mais faut-il encore parvenir à sauver cet héritage culturel. « La baisse de fréquentation existe, mais elle reste modérée. Elle devient problématique lorsqu’un club doit jouer moins fort à cause des nuisances sonores, lorsqu’il ne peut pas booker les mêmes artistes qu’un lieu subsidié faute de moyens, ou lorsqu’il n’a pas assez de sécurité ou de dispositifs de réduction des risques parce que cela coûte trop cher, avertit Brussels By Night. Sans soutien politique et financier pour permettre aux clubs et aux bars de nuit de répondre à ces nouvelles attentes, cela devient ingérable pour des entreprises déjà écrasées par leurs coûts. Et c’est ce que l’on observe aujourd’hui : elles ferment. »