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Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

Les dessous de l’émergence

La menace de l'austérité

Julien Broquet

Quelles conséquences vont exercer les dernières coupes budgétaires et décisions politiques sur la création musicale et l’émergence dans une industrie qui a déjà les poches trouées et la tête à l’envers ? Les différents acteurs du secteur s’inquiètent…

cheapjewels en pleine action lors du concours Du F. dans le texte

Entre la hausse de la TVA de 6 à 12% pour les tickets de concerts et de festivals et la suppression des frais forfaitaires sur les droits d’auteur annoncées par le Fédéral, la non-indexation des subventions en 2026 et un moratoire des nouveaux agréments et nouvelles reconnaissances jusqu’en 2028 décidées par la Fédération Wallonie-Bruxelles, le secteur de la musique avait de quoi s’inquiéter à l’aube de la nouvelle année. « Les données budgétaires de la Fédération étant ce qu’elles sont, il y avait un effort à faire dans l’ensemble de ses compétences. La volonté qui a été la nôtre, c’était que chacun puisse accomplir sa part du travail. La culture aussi, explique Nico Patelli, attaché de presse au cabinet de la Ministre présidente Élisabeth Degryse notamment en charge de la culture. On aurait pu dire : on retire davantage aux uns pour donner à d’autres. Mais il y avait vraiment une volonté que ce soit la même chose pour tous les secteurs. De ne pas déshabiller Paul pour rhabiller Jacques. On entend bien que ça fera du mal. Qu’il y aura des difficultés. Mais pour nous, c’est une mesure non discriminante. Je n’ai pas de chiffres particuliers sur la musique. Mais au total, dans le cadre de la non-indexation des subventions, on est à trois millions d’économies en 2026. »


Fred Maréchal – Botanique
Les conséquences sont globales mais touchent sans doute encore davantage l’émergence
pour la simple et bonne raison que les marges y sont plus faibles.


« Ces décisions vont impacter les centres culturels ainsi que toutes les salles et organisateurs de concerts qui reçoivent des subventions, remarque Fabian Hidalgo coordinateur de FACIR, la Fédération des artistes de la musique en FWB. Elles vont toucher des grosses institutions comme l’Orchestre Philharmonique de Liège ou l’Opéra Royal de Wallonie mais aussi des structures d’accompagnement et de soutien. Labels, bookers, managers… »

La création et l’émergence risquent d’en être les premières victimes. « Il est important de s’arrêter sur certains mots quand on parle avec des centres culturels et des salles de concerts. Comme cette notion de risque… Les organisateurs disent souvent programmer des artistes qui vont remplir leurs salles pour pouvoir ensuite prendre des risques sur des artistes émergents. Pourquoi ? Parce que tu es pratiquement sûr avec de nouvelles têtes de ne pas t’y retrouver financièrement. Tu es quasiment certain d’être en déficit même si tu remplis la moitié de ta jauge. On est sur des lieux avec des flux tellement tendus qu’il leur faut 80%, 90% de taux de remplissage pour pouvoir s’y retrouver. On risque dès lors de ne plus voir dans ces centres culturels et ces salles un peu fragiles que des artistes “bankable” qui vont remplir ou presque. Et ça, forcément, c’est pas de l’émergence. Or, on sait bien dans les musiques actuelles que ces scènes sont importantes pour faire ses armes et se montrer. »

« Les conséquences sont globales mais touchent sans doute encore davantage l’émergence pour la simple et bonne raison que les marges y sont plus faibles, analyse le directeur général et artistique du Botanique Fred Maréchal. La dotation du Bota n’a pas été indexée entre 2014 et 2024. Cette subvention qui était coquette est devenue de plus en plus étroite au fil du temps. D’autant que les frais ont comme pour tout le monde augmenté dans des proportions parfois astronomiques. On a un paquebot à gérer. L’eau, le chauffage, l’électricité, le gardiennage qui constitue une part énorme de notre budget (il est assuré 7j sur 7, 24h sur 24). Les frais structurels (personnel, assurance…) ont grimpé de 1.400.000 euros entre 2019 et 2023. Les budgets deviennent trop courts. On transfère ces augmentations dans les prix des tickets mais il est impossible de tout amortir. Parce qu’on sait bien que le public ne pourra pas suivre. »

Le Bota va comme tout le monde s’adapter. « Les concerts au Witloof Bar à prix plancher, on va en faire un peu moins dorénavant. Parce que ces concerts sont de facto en déficit. Même en étant complets, on ne sait pas avec des tickets à 8,50 euros ou 10 euros hors taxes équilibrer un budget avec des techniciens, des stewards et de la sécu… » Et moins de concerts signifie forcément moins de premières parties à assurer pour les artistes locaux.

« Avec la hausse de la TVA sur les tickets, soit le groupe va devoir faire un effort sur son cachet, soit l’organisateur va la répercuter, explique Yannick Grégoire de JauneOrange. J’ai l’impression que pour l’instant personne ne s’y retrouve avec les concerts. Dans ce que nous on propose en organisation et en booking, des groupes à leurs débuts, le public paye trop cher. Les salles perdent de l’argent et les artistes aussi. À un moment donné, c’est que l’équation n’est pas bonne. Et avec des subventions en moins, ça ne va pas aider. »

Live en crise

JauneOrange qui reçoit 85.000 euros par an de la FWB ne sera a priori pas trop impacté. « Avec le label, on peut continuer à prendre des risques. On réalise toujours une espèce de mix qui nous amène plus ou moins à l’équilibre. Mais ce sont principalement les groupes qui vendent les disques en merchandising. Et sur le live, pour l’instant, c’est complètement bouché. Les dates ne fonctionnent pas très bien. Avant à Liège, on avait cent personnes en semaine. Maintenant si on en a quarante, on est contents. Les groupes décrochent moins de concerts qu’avant et il y a moins de gens. On part du coup sur des pressages de plus en plus petits parce que sinon, ils nous restent sur les bras. De plus en plus de dates d’ailleurs sont annulées. Et j’entends que c’est parce que ça ne vend pas assez de tickets… Ce n’est pas spécialement lié aux mesures pour l’instant mais elles ne vont pas aider. »


Yannick Grégoire – JauneOrange
Quand tu n’as plus beaucoup de thunes,
tu ne mets pas 15 ou 20 balles dans un concert sans compter les bières…
Du coup, les gens vont se concentrer sur ce qu’ils connaissent.
Ils ne vont en faire qu’un, mettre le prix, et aller voir l’artiste qu’ils adorent.


Le live est d’après lui en crise depuis un bout de temps. « Après le Covid, tu as eu un boom. Tout le monde était content de revenir aux concerts. C’était la fête. Mais après, tout le monde est rentré chez lui. On pratique des tarifs ultra démocratiques mais même comme ça les gens te font remarquer que c’est cher. Quand tu n’as plus beaucoup de thunes, tu ne mets pas 15 ou 20 balles dans un concert sans compter les bières… Du coup, les gens vont se concentrer sur ce qu’ils connaissent. Ils ne vont en faire qu’un, mettre le prix, et aller voir l’artiste qu’ils adorent. Ils ne vont pas se rendre à la Zone ou au KulturA. pour un truc qu’ils ne connaissent pas. Ils font le choix de la sécurité. »

« De manière générale, les gens ne baignent pas dans un esprit très découverte pour le moment, reconnaît Maxime Lhussier de l’agence d’artistes Odessa. Ils ne bronchent pas quand il s’agit de lâcher 100 balles sur le truc un peu fat qu’ils ont envie de voir. Mais sur l’émergence, ils se montrent plus frileux. C’est dû à un peu tout. Les gens sont plus regardants sur leurs dépenses. Ils sont prêts à claquer davantage quand ils sont sûrs de leur coup. Mais le côté inconnu qui va avec la découverte les sort de leur zone de confort. »

« Tu peux augmenter les prix sur le connu, sur le mainstream, mais sur l’émergence, c’est compliqué, confirme Fabrice Lamproye (Uhoda Jazz, Reflektor, OM, Ronquières). On a déjà du mal pour le moment. Or c’est le rôle des pouvoirs publics que d’aider ces segments. »

JauneOrange a depuis quelques années modifié sa façon de programmer. « On ne fait quasiment plus de concerts que le week-end, reprend Yannick Grégoire. Et on essaie d’avoir entre guillemets une tête d’affiche. Un truc que les gens connaissent à Liège. On a arrêté d’organiser des concerts vraiment découvertes de groupes américains ou anglais un lundi soir. Parce que les gens ne sont plus là. Comme on ne fait plus ces groupes, on ne fait plus non plus ceux de première partie. »

En 2025, le Botanique a vendu plus de tickets qu’en 2024 et a réalisé davantage de recettes de billetterie. « On a revu complètement notre manière de communiquer. Mais on s’adresse à une clientèle fort jeune, reprend Fred Maréchal. À chaque fois qu’on essaie d’augmenter un peu les prix, ça se traduit par une diminution de la fréquentation. L’exclusion du chômage n’exerce pas ses effets que sur les chômeurs. Il va aussi jouer sur le salaire moyen des gens… Quand les allocations sociales diminuent, ça diminue aussi le montant pour lequel les gens acceptent d’aller travailler. La diminution du pouvoir d’achat va se traduire par des diminutions de fréquentation. »

Dégâts collatéraux

« Je voudrais revenir en arrière sur les premières annonces du gouvernement Arizona. Et plus précisément sur la limitation des allocations de chômage, analyse Fabian Hidalgo de FACIR. Ça peut paraître anecdotique mais ça ne l’est pas du tout. Des musiciens et musiciennes programmé·es dans des lieux qui dépendaient des communes, typiquement des bibliothèques ou des centres culturels en partie financés par des budgets communaux, ont récemment vu certains de leurs concerts annulés. Pourquoi ? Parce que des communes, de peur de ne pas avoir les épaules assez larges pour accueillir les exclus du chômage, ont décidé de réattribuer des budgets culturels aux CPAS. On ne se rend pas compte des impacts indirects parfois aux deuxième et troisième degrés de certaines mesures. »

Fabian pense notamment à la hausse des frais d’inscription dans le supérieur… « Qui va aux concerts ? Ce sont souvent des jeunes qui sont encore aux études ou en sortent à peine. Le prix du minerval à l’université et en haute école a augmenté… Ça fait une nouvelle fois moins d’argent à dépenser pour la culture. Si je dézoome, toutes les mesures d’austérité annoncées vont exercer un impact sur les ventes de billets. Et ce avant même qu’on parle de l’augmentation de la TVA. Le pouvoir d’achat va diminuer pour tout le monde et le budget culturel de chacun va diminuer en conséquence. Il y aura moins d’argent dans le portefeuille consacré aux concerts, au théâtre, au cinéma, à la musique… »

La Fédération Wallonie-Bruxelles a par ailleurs annoncé la fin de la gratuité dans les académies pour les enfants de moins de 12 ans. « Il risque aussi d’y avoir une impossibilité pour certains professeurs de pouvoir combiner avec des allocations de chômage ou de travailleurs des arts. Des cours risquent de ne plus être donnés. Surtout pour des instruments plus rares. Et on va se retrouver avec des profs professionnels. Des musiciens qui ne sont pas actifs sur scène. Alors qu’il est important d’avoir ses deux jambes pour être un bon enseignant. »

Mesures contreproductives

Que va-t-il advenir des aides à la création et des résidences dans cette volonté politique de réduire les subsides ? « Tous les centres culturels et toutes les salles vont être confrontées à des choix budgétaires et se demander où elles coupent. Et on sait bien que ce qui va tomber en premier lieu, c’est ce qui n’est pas rentable. Ce qui ne ramène pas d’argent, pointe Fabian Hidalgo. Les résidences, c’est payer des gens à la technique, à l’accueil et des frais de chauffage sans retour financier direct sur le travail effectué. » « Certains ont des contrats programmes et sont obligés d’en assurer de par leurs conventions, précise Yannick Grégoire. Mais quand ton budget se resserre, tu privilégies des choses qui vont faire rentrer du pognon à un moment donné. En tout cas qui ne vont pas t’en faire perdre. »

« Au Bota, on ne va pas en faire moins. Elles sont davantage liées aux disponibilités des salles qu’au budget. Les résidences ne sont pas rentables mais elles ne coûtent pas la même chose partout. Chacun a sa politique en la matière. Souvent, elles consistent seulement en une mise à disposition de locaux. Ce qui ne coûte pas grand-chose. Non, au niveau de l’émergence, ce qui va poser problème c’est le coût trop élevé des concerts. »

« Dans le schéma qui nous est offert, la variable d’ajustement, ça reste toujours le cachet artistique, déplore Fabian Hidalgo. Dans un centre culturel, tu ne peux pas moins payer le personnel parce que tu as accueilli deux résidences d’artistes émergents et fait trois concerts qui n’étaient pas sold out… »

Maxime Lhussier – Odessa
J’ai du mal à entendre que ce qui n’attire pas de public n’a pas d’intérêt…
C’est faux. Le public, il faut aller le chercher et les aides sont essentielles pour y arriver.

Les décisions politiques d’apparence bien intentionnées sont parfois contre-productives. « Le contrat programme qu’on a signé avec la ministre précédente nous impose un cachet minimum pour les premières parties, précise Fred Maréchal. C’est 350 euros pour le premier artiste et 50 euros supplémentaires par musicien sur scène et pour un technicien. Alors qu’on paye les supports étrangers 150 euros. Une première partie, c’est un investissement. C’est une possibilité de progresser, de se faire voir. De vendre du merchandising. On avait une politique de 300 euros pour les artistes de la FWB et on en programmait 300 sur une saison. Aux nouveaux tarifs, on ne pourra plus en faire autant. On a un budget. On doit le tenir. S’il faut payer plus, on en fera moins. À partir du moment où tu n’augmentes pas la subvention, où tu la diminues même de facto par l’absence d’indexation, ça devient compliqué… »

Cette mesure est d’après lui plus préjudiciable à la scène émergente que les augmentations de TVA. « On ne peut pas aligner la musique sur les autres arts de la scène. Je peux comprendre pour le premier prix de conservatoire dont c’est le métier certifié par un diplôme qui est engagé sur la base d’un CV et d’une renommée. Il est logique qu’il soit payé à la journée à un certain tarif. Mais un groupe de jeunes qui débute, ce n’est pas lui rendre un service que de le payer professionnellement dès qu’il met un pied sur un podium. L’émergence ne se fait pas comme ça. » « On ne peut pas payer 600 euros pour une première partie alors qu’on est quarante dans la salle », acquiesce-t-on du côté de JauneOrange.

Adaptation, débrouille et pragmatisme

Assaillis de toutes parts, les artistes souvent habitués de la débrouille et des bouts de ficelle vont résister. Se démerder pour continuer à exercer, à créer, à diffuser. « Mais on risque de se retrouver avec un petit artisanat musical, regrette Fabian Hidalgo. Des gens qui continuent parce qu’ils ont envie de pratiquer et/ou en ont besoin. Même sans espoir d’en tirer un quelconque revenu. »

Les structures qui les encadrent vont devoir s’adapter. « La non-indexation, on la prend directement dans les dents. On va devoir faire attention à tout. Et il y a des choix qui devront être opérés à certains moments sur des artistes qu’on accompagne, éclaire Maxime Lhussier. La première étape, c’est de réfléchir à ceux qui sont les moins rentables du catalogue. À un moment, on doit concentrer nos efforts sur ceux qui mobilisent le public. Mais dans l’émergence, ce public, il faut le développer et ça prend du temps. On pourra moins aider les artistes qui sont au début de leur carrière. TUKAN a vendu 1.300 tickets à l’AB mais il nous a fallu quatre ans et demi pour y arriver. J’ai du mal à entendre que ce qui n’attire pas de public n’a pas d’intérêt… C’est faux. Le public, il faut aller le chercher et les aides sont essentielles pour y arriver. Elles nous donnent de l’air. Nous permettent de consacrer du temps à des projets. D’accompagner les musiciens dans leur proposition artistique à des stades où ils ne sont pas encore rentables. »

Qu’est-ce qui dès lors va changer ? « La raison économique intervient déjà dans la façon de monter des projets, commente Yannick Grégoire. J’ai par exemple l’impression qu’il y a de moins en moins de groupes de quatre ou cinq personnes. Les gens montent des projets à deux. C’est plus facile à mettre sur scène et ça nécessite moins de frais pour les organisateurs. Plein de choses un peu insidieuses entrent en ligne de compte. Peut-être que nous devrons, en tant que label, revoir notre façon de fonctionner. Bosser moins de projets mais davantage investir. Pour l’instant, on ne produit pas. On fait de la licence. Le groupe qui peut avoir des subventions pour l’enregistrement, pour la promo, pour la tournée, arrive avec un produit fini. Mais si ces aides diminuent, on devra peut-être avancer de l’argent pour produire des disques. Ce qui réduirait forcément notre offre. »

Chez JauneOrange comme au Bota, on déplore le nombre de points de chute pour les musiques actuelles en Wallonie et à Bruxelles. Et ce n’est pas en coupant dans les aides à la culture que ça va s’améliorer. « Il y avait davantage d’endroits où se produire avant. Tous les bleds avaient leur festival et il y avait davantage de salles qui prenaient des risques. Il y avait également davantage de collectifs. Eux aussi commencent à avoir peur. Le KulturA. devient de plus en plus un club. Te casser la gueule quand tu dois payer trois groupes, c’est pas la même chose que quand tu fais jouer deux DJs du coin… »

Les dégâts seront de toute façon difficiles à évaluer. « On est dans un secteur assez invisible. Ce n’est pas de l’emploi qu’on peut mesurer facilement, rebondit Fabian Hidalgo. Ce sont souvent juste des contrats qui ne vont pas se faire. Du boulot qui ne va pas être créé. Ça va être compliqué de mesurer l’impact et de dire : on a perdu l’équivalent d’autant d’équivalents temps plein. Ça va passer sous les radars. Comme il n’y aura pas de concerts, il n’y aura pas de trace qu’il n’y a pas eu de concerts. »

Régulations nécessaires

Secrétaire générale de la Fédération des Employeur·euses des Arts de la Scène (FEAS) et présidente de la Chambre de concertation des musiques mise en place par la FWB pour associer les professionnel·les aux décisions de politique culturelle, Françoise Havelange s’inquiète pour ses membres. « Un tas sont assujettis à la TVA pour la billetterie. Le passage de 6 à 12%, s’il se confirme, va les impacter. Le fait de fragiliser les budgets des institutions a des effets. Parce que ce sont ces institutions qui vont programmer de l’émergence et lui venir en soutien. Ces décisions qui ne concernent pas directement les artistes débutants vont exercer un impact en termes de possibilités de financement et de soutien. Les lieux ne font pas n’importe quoi. Ils reçoivent des subventions en fonction de leurs engagements. Des engagements clairs pour certains en termes d’accueil, de production et de promotion d’émergence. Au niveau de la FWB, c’est la non-indexation qui va faire mal. L’année prochaine forcément. Mais aussi dans celles qui vont suivre. Parce que même si les subventions sont indexées dans un an, elles le seront sur des montants moindres. »

Tous les niveaux de pouvoir serrent la vis. « À cause du plan Oxygène, des villes comme Liège, Charleroi et Mons ont été mises sous pression et ont diminué certaines aides à des opérateurs culturels. Des aides directes, financières mais aussi en infrastructure et en personnel. »

« Supprimer l’abattement fiscal des frais forfaitaires sur les droits d’auteur va également frapper les artistes et les créateurs, remarque Maxime Lhussier. Tout ça précarise encore plus un milieu déjà précarisé. Le statut d’artiste est une chance inouïe. La base pour pouvoir exercer ce métier. Mais on parle de 1.600 balles par mois. Faut avoir un rythme de vie assez sobre pour vivre avec 1.600 euros. Et une fois que tu as des contrats, ça fait vase communiquant. »

« Les artistes qui vivent de la musique, déjà peu nombreux, ont l’impression que l’étau se resserre sur ces statuts et se sentent de plus en plus menacés, poursuit Fabrice Lamproye. Ce que je déplore surtout de manière générale, c’est l’absence de consultation du milieu. Avant on te demandait ton avis même si c’était pour ne pas l’écouter. Au moins, l’information était prise. »

Les (non) décisions politiques s’inscrivent dans un contexte particulier et incertain. « Les labels sont déjà soumis à une pression monstrueuse par les plateformes de streaming, la dérégulation totale des rémunérations. C’est un énième coup qui leur est porté. Et si on reste focalisé sur l’émergence, les petites structures sont déjà tenues par des passionnés qui n’ont pas spécialement espoir d’en tirer un quelconque profit. L’IA est par ailleurs en train de nous lacérer dans tous les sens. Que ce soit au niveau de la visibilité, de la création. Elle bouscule totalement le business model de l’industrie musicale qui n’était déjà pas glorieux pour les artistes émergents. Ils ne nourrissent que peu d’espoir de gagner de l’argent au niveau mondial. » « Davantage de morceaux sortent dorénavant chaque jour que sur toute l’année 1989 réunie. Comment voulez-vous que les gens arrivent à suivre et que les groupes parviennent à sortir du lot ? », questionne Yannick Grégoire.

Avec la FLIF, la Fédération des Labels Indépendants Francophones, Fabian Hidalgo appelle à la régulation des plateformes de streaming pour la découvrabilité. « On aimerait que des mécanismes soient mis en place pour changer les recommandations algorithmiques. Elles proposent du contenu calqué sur des préférences d’écoute de profils similaires au tien. On aimerait qu’il y ait une régulation. Une obligation de soutenir la découvrabilité des artistes locaux. Un peu dans l’idée des quotas en radio, même si le parallèle est compliqué. À partir du moment où tu es dans une diffusion linéaire d’un côté et de l’autre dans un média un peu à la demande, en tout cas sur papier, ça reste un levier important pour les programmations de concerts. Quand tu veux vendre un projet musical, les programmateurs vont quand même regarder ton nombre d’écoutes et d’auditeurs. »

La FLIF prône aussi une obligation d’investissement direct. « Comme ce qui existe avec Netflix qui a pour obligation à la hauteur d’un certain pourcentage de son bénéfice de participer à la production locale. Il faut que les plateformes de streaming contribuent et réinvestissent. Mais c’est plus facile à dire qu’à imposer. C’est au niveau européen que ça doit se décider. »