Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

LES LEÇONS DE LA PANDÉMIE

Création

Dominique Simonet

Étrange à divers niveaux, cette année 2020 se termine en mode mineur, sur un deuxième confinement dont l’issue reste indistincte. Ce chamboulement des rapports humains a modifié les relations entre artistes, entre eux et leur public, et leur rapport à la création. Pour certains, cette période est un étouffoir ; pour d’autres, une formidable aubaine. Elle permet une créativité, mais pas toujours comme on l’imagine…

#cogiter #créer #peaufiner
Still at home

«Je sens que ne n’ai jamais été aussi créatif ! », lance Lionel Meunier. Pour le musicien, chanteur, flûtiste et directeur artistique de l’ensemble Vox Luminis, pas de doute, l’époque est bénéfique. Pourtant, il s’empresse de dire, dans la foulée, que, depuis neuf mois, sa voix s’est tue. Pas particulièrement “chanteur de salle de bain”, il n’a pas senti le besoin de chanter à la maison, encore moins d’enregistrer une quelconque vidéo ou de faire un direct sur les réseaux sociaux : « Soit on le fait réellement, devant un public, soit je ne le fais pas. Pas question pour moi de vidéo ou de quoi que ce soit d’autre », affirme-t-il.

Pour certains, les réseaux sociaux et autres médias sont des moyens de pallier le manque de contact avec le public, tout concert ou festival étant proscrit, à quelques exceptions près, pendant une petite fenêtre, au cours de l’été. Mais, on le sent bien, beaucoup de musiciens vont puiser une partie de leur énergie créatrice au contact du public. Celui-ci interrompu, où trouver de la ressource ?

 

Elvin Galland
Le confinement a permis de se concentrer sur l’aspect créatif,
de réfléchir, de faire beaucoup de studio

 

Comme tout le monde, en soi, chez soi, dirait le philosophe existentialiste… Il a fait beau, donc Lionel Meunier s’est retrouvé au jardin, comme Baptiste “Saule” Lalieu qui, entre deux confinements, a déménagé en Gaume… Ce genre de dérivatif a souvent été révélateur, de soi, de son rapport à l’autre, à son art. « Qu’est-ce qu’être un artiste, et quel artiste a-t-on envie d’être ? » s’est interrogé Lionel Meunier qui a aussi pu constater que « Cuisiner, jouer avec les enfants, être créatif dans la vraie vie permet de l’être plus en général.»

Du jardin au retour aux sources, il n’y a qu’un pas, franchi par Saule, dont les quelques concerts acoustiques qu’il a pu prester lui ont redonné le goût de la chanson pure et simple. Voilà un cinquième album réorienté. Certaines chansons sont les enfants du confinement, qui en devient le sujet, telle Dans nos maisons. « La créativité a plutôt été un auto-médicament pour moi, dans le marasme actuel », avoue Baptiste Lalieu : « J’ai toujours aimé m’inventer une bulle où créer des histoires. » Baume au cœur, l’acte de création permet de panser les blessures de l’âme, de réduire les fractures de l’existence. Pour d’autres, le premier confinement a été marqué par les séquences stupéfaction, abattement, silence. Mais ce silence, aussi rare que l’ombre aujourd’hui, peut aussi être un enrichissement, comme le fait de se replonger dans le passé, le sien, celui de son art.

« J’ai eu le temps de reprendre le contrôle de ma vie », estime Lionel Meunier, qui se réjouit par ailleurs, du soutien apporté par la FWB aux artistes, mais qui craint pour ceux qui sortent actuellement de l’enseignement. Concerts et festivals, principales sources de revenus, se sont taris, leur reprise est incertaine. « Le confinement a permis de se concentrer sur l’aspect créatif, de réfléchir, de faire beaucoup de studio », juge Elvin Galland. « Financièrement, pour ceux qui ont le statut d’artiste, ça peut aller, mais plein de musiciens ne l’ont pas. Créer, c’est positif, mais sans argent, c’est difficile. »

Les Gallands, entre retrouvailles et émancipation

Elvin Galland, pianiste, producteur sous le nom de Jim Henderson, a enfin pu mettre sur pieds le projet avec son père Stéphane, batteur d’Aka Moon et de bien d’autres projets : sous confinement, les Gallands ont vraiment pris corps, tandis que Kayla, sœur jumelle qui travaillait avec son frère sur le projet Eleven, a décidé de démarrer son projet solo.

« Le problème, c’est que, mon père et moi, avons des agendas chargés, avoue Elvin Galland. Il y a deux ans, on s’était juste fait une session ensemble. La période actuelle nous a décidés. Mon père envoyait une vidéo depuis le conservatoire flamand de Bruxelles, où il est prof. Il a investi dans un peu de matos, micro, caméra. Nous échangions de cette manière. La musique, on l’a, c’est la vidéo qui prend du temps. Maintenant, on a une base de musique, huit morceaux qui sont bien structurés, qu’on a déjà joués et qui sont prêts à être enregistrés, ce n’est pas mal. Mon père vient de l’univers du jazz, il est très free dans sa manière de jouer, il a moins de points de repères. Moi, même si j’ai étudié le jazz, je suis plus dans la musique très carrée, cartésienne. Nous sommes donc complémentaires, et on aime improviser. Notre point commun, c’est l’écoute et le respect mutuel. J’ai aussi l’habitude de jouer avec ma sœur jumelle, Kayla, mais là, elle a eu envie de changer d’esthétique : faire de la pop urbaine, mais où elle chante beaucoup, à l’américaine, avec sa voix rhythm’n’blues. Ce projet solo est à son image, moi, je suis juste le directeur artistique. Comme pour les Gallands, on va essayer de sortir single par single, avec des visuels. »

Quand il confine, Saule peaufine

Baptiste Lalieu, dit Saule, terminait son cinquième album, lorsque les restrictions en tous genres lui sont tombées dessus. Encore en studio, il eut le sentiment que l’album n’était pas terminé, et décision fut prise de reporter sa sortie.

« Comme je travaille beaucoup en studio à la maison, le confinement est bien tombé, constate Baptiste Lalieu. Pendant le confinement, j’ai écrit la chanson Dans nos maisons, qui énumère avec positivisme ce que cette période représente, comme consacrer plus de temps à soi et à ses proches. En deux ou trois jours, elle a fait 500.000 vues sur Internet, elle a beaucoup tourné sur Europe 1 en France. Les droits d’auteur qu’elle a générés ont été reversés à l’association L’ïlot, qui s’occupe des sans abris. La collaboration avec d’autres artistes s’est aussi développée. J’ai envoyé la chanson Mourir plutôt crever à Alice (Dutoit, on the Roof, ndlr) pour qu’elle y insère sa partie chant. Pendant le confinement, j’ai par ailleurs pu faire une dizaine de concerts plus acoustiques. Ça m’a donné envie de revenir à mes premières amours de chanson française et de chanson à texte. Pour moi, c’était l’occasion d’un retour aux sources vers mon premier album. Le disque a ainsi été fignolé et réorienté au fil du temps. Je pense que j’arrive à la fin, donc l’album peut sortir. »

Lionel Meunier, et la lumière fut

Avec son chœur Vox Luminis, le chanteur Lionel Meunier était pour la première fois en concert à Budapest. Venant d’Italie, la musicienne – gambiste – et actrice Lucile Boulanger devait déjà porter un masque. Après le concert, les festivités habituelles, ensuite deux jours d’auditions, puis tout s’est brusquement arrêté.

« Depuis lors, pour moi, en tant que musicien, chanteur et flûtiste, la création est quasi nulle, note Lionel Meunier. Non que je sois devenu dépressif ou quoi que ce soit. Je n’en ai simplement pas senti le besoin. L’important, pour moi, c’est de chanter ensemble avec les autres, et de partager ça avec le public. Chanter seul à la maison ne m’apporte rien. Par contre, en tant que directeur artistique, c’est l’inverse ! Les deux premiers mois, il a fallu gérer les annulations. J’ai appelé deux ou trois fois chacun de mes musiciens et chanteurs, à qui ne pas être sur scène manquait énormément. »

La première phase s’est passée à réfléchir sur ce qu’avait été ma vie jusque là, et pourquoi je me suis senti si bien quand ça s’est arrêté. Parmi les projets annulés, il y en avait certains que je voulais garder, reporter. D’autres pas. Est-ce qu’à l’avenir, je ne me recentrerais pas sur des projets qui me tiennent vraiment à cœur ? Quand on étudie la musique par passion, on ne nous prépare pas à gérer une carrière, une vie de musicien. J’aime beaucoup ce que je fais, mais la course aux tournées est-elle bien raisonnable ? Jouer avec mes enfants m’a aussi rendu plus créatif. J’ai aussi profité de cette période pour aller en Allemagne. D’ordinaire, je vais chanter à l’église d’Eisenach où Jean-Sébastien Bach a été baptisé mais je ne prends pas vraiment le temps de voir tout ce qu’il y a autour. Je pense que ça apporte aussi quelque chose à ma créativité.

En réalité, je sens que je n’ai jamais été aussi créatif. On a signé une résidence au Concertgebouw de Bruges jusqu’en 2027, on a eu le luxe de faire des répétitions pour les deux prochains enregistrements chez Ricercar, un sur le jubilé de Heinrich Schütz, l’autre sur les motets de Johan Ludwig Bach, cousin de Jean-Sébastien. Et nous sommes en train de faire notre première commande de musique contemporaine, pour 2023. »