Accéder au contenu principal
Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

Glass Museum

Organique, électronique, cinématographique

Louise Hermant

Le duo instrumental est de retour avec un troisième album, Reflet, qui s’engage davantage dans des contrées électroniques. Privés de tournées et confinés, les deux Tournaisiens ont composé ce disque comme un voyage intérieur où les frontières entre l’imaginaire et la réalité se dissolvent.

Partagez ! Jazz Électro idlm #instrumental #néoclassique

Depuis 2016, le binôme composé d’Antoine Flipo et Martin Grégoire explore la dualité et la complémentarité de leurs instruments respectifs : le clavier et la batterie. Ensemble, ils proposent une musique au croisement du jazz instrumental et du néoclassique. Leur précédent album, Reykjavik, tâtait le terrain de l’électronique. Avec Reflet, le duo pousse le curseur encore plus loin avec ses sonorités electronica. « Cette direction s’annonce plus assumée aujourd’hui, au niveau de la production et des arrangements », confie les musiciens. Break-beat, techno minimale et deephouse viennent se greffer au projet, devenu plus rugueux.

Ces derniers voient leurs morceaux comme des équations à résoudre, la composition comme un problème mathématique. Il faut assembler, superposer, expérimenter avec de nombreuses boucles. Les associer à la bonne mélodie et succession d’accords. Tout réécouter et réenregistrer de nombreuses fois. Leur méthode de travail semble davantage dans la réflexion que l’instinct. Mais une fois derrière leurs instruments, la création redevient corporelle et organique. Les Tournaisiens reviennent avec une proposition ambitieuse, captivante et toujours aussi cinématographique.

Votre précédent album, Reykjavik, est sorti en mars 2020. Avez-vous eu l’impression de ne pas pouvoir l’exploiter pleinement ?
Martin Grégoire: On s’en est quand même pas mal sortis. On a dû faire quelque chose comme une trentaine de dates dans les deux ans qui ont suivi. Ce n’est pas énorme mais c’est déjà ça. On a pu un peu jouer pendant l’été 2020 et on a pu aussi organiser notre “release party” au Botanique en octobre de la même année. On a eu un peu de chance dans notre malchance. On a pu garder pas mal de nos dates. Aujourd’hui, on ne veut plus jouer Reykjavik, il est déjà derrière pour nous.
Antoine Flipo: Pour le moment, on prépare notre nouvelle tournée. C’est très dur pour nous de rejouer nos anciens morceaux. On a le sentiment d’avoir été beaucoup plus loin pour Reflet. Quand on reprendra des anciens titres, on va les réarranger complètement parce qu’on a une nouvelle patte, une nouvelle direction artistique.

Votre dernier concert remonte à novembre dernier. Ce n’est pas votre habitude de vous éloigner aussi longtemps de la scène.
M.G.: C’est la période la plus longue pendant laquelle on n’a pas joué. Cela fait quasiment six mois sans être sur scène. Je pense qu’en six ans, on n’avait jamais fait ça. En général, on faisait des pauses de maximum deux mois, pendant les vacances. On n’avait jamais vraiment arrêté. Les dates s’enchaînaient toujours. C’est vraiment sur scène que l’on peut ressentir le potentiel d’un projet et son impact. Travailler pendant longtemps sans dévoiler le résultat, c’est vite assez frustrant car on donne beaucoup d’énergie sans avoir de retour du public. Pour moi, les concerts sont toujours la période la plus agréable. Antoine, je crois que toi tu préfères plutôt les périodes de composition, surtout au début. Le plus éprouvant, c’est vraiment la fin, au moment de terminer les morceaux en studio.
A.F.: C’est l’instant où tu te rends compte que tout sonne déjà super bien, mais tu sais que si tu effectues 10% de travail en plus, le résultat sera encore meilleur. Mais ces 10% sont vraiment dur à entreprendre. Généralement, on est exténué. On a aussi entendu trop de fois les chansons, ça peut être compliqué de se concentrer, d’avoir un avis, de trouver ce qui est le mieux. Mais quand tu finis, tu es vraiment satisfait d’avoir été jusqu’au bout. Avec cet album, on a vraiment l’impression d’avoir été au bout de ce que l’on pouvait faire.


Martin Grégoire

La présence de Brieuc Angenot sur les concerts va nous permettre
d’abandonner tous les samples pour pouvoir tout jouer en live.


Pour votre prochaine tournée, un troisième membre vous accompagnera sur scène. Pour quelles raisons aviez-vous envie d’inviter une nouvelle personne ?
M.G.: Brieuc Angenot nous a rejoint, il joue de la contrebasse et des claviers. On a composé tout l’album à deux, comme d’habitude, mais sa présence lors des concerts va nous permettre d’abandonner tous les samples pour pouvoir tout jouer en live. Brieuc aura un rôle de multi-instrumentiste. Il sera aussi important que nous deux, car il sera un élément autant mélodique qu’Antoine et autant rythmique que moi. C’est super intéressant pour nous car ce sera une nouvelle manière de jouer. Mais cela demande aussi une toute nouvelle organisation.
A.F.: Brieuc a aussi une approche différente de la musique car il a fait le Conservatoire. Il a un excellent bagage scolaire et une manière de travailler plus rigoureuse. Nous, on a étudié à l’académie. Cela dit, Martin est même plutôt un autodidacte.

Un changement de dynamique bienvenu dans votre binôme ?
M.G.: Ça va faire beaucoup de bien d’être trois sur scène, autant visuellement qu’au niveau du son. C’est excitant, c’est une manière de renouveler la formule. On joue depuis 2016 et ça nous apporte un nouveau souffle pour réarranger des choses en live, pour composer. On aime bien avoir une marge entre les morceaux que l’on a composés et les arrangements sur scène. Les morceaux évoluent constamment. C’est plus amusant.

Comment Reflet se démarque-t-il de Reykjavik ?
M.G.: Sur notre deuxième album, il y a un côté plus “gentillet” dans les mélodies, quelque chose d’innocent. Ici, ce n’est plus du tout le cas. Mais ce n’est pas non plus devenu sombre. On a plutôt l’impression d’être plus sérieux et plus incisif sur certaines parties. C’est moins mélodique, moins doux. Je crois que nos parents aiment moins ! (rires) Tout est plus assumé. Après, on ne réinvente pas la musique instrumentale non plus. Par rapport à ce que l’on peut faire en tant que musicien, on s’est dépassé.
A.F.: On est très contents d’avoir pu autant évoluer d’un album à l’autre. Ceux qui nous connaissent et qui ont pris le temps d’écouter nos autres albums, vont remarquer une différence. Le projet a mûri.
M.G.: Il reste cependant toujours accessible au niveau des sonorités. Il continue d’être très dynamique, il s’y passe beaucoup de choses. L’album n’est pas long, il fait une quarantaine de minutes mais il emmène l’auditeur dans pas mal de directions différentes. Il y a quelque chose d’un peu bipolaire dans l’intention. On se pose rarement, il n’y a pas de longues introductions, on rentre vite au cœur du sujet. Cela colle assez bien finalement à la personnalité d’Antoine, il bouge beaucoup, il ne peut pas rester longtemps assis. Je me suis déjà dit qu’il devait y avoir un parallèle !
A.F.: C’est vrai que j’ai envie de tout donner, tout le temps, tout de suite ! Je crois que ça doit se ressentir un peu dans les compositions.

 

Antoine Flipo

C’est vrai que j’ai envie de tout donner, tout le temps, tout de suite !
Je crois que ça doit se ressentir un peu dans les compositions.

 

Vous dites assumer davantage le côté électronique. Était-ce une envie depuis longtemps ?
M.G.: Quand on a commencé en 2016, on avait juste un piano et une batterie. Nos compositions étaient uniquement acoustiques. On n’avait pas beaucoup de ressources et on ne s’y connaissait pas du tout en électro, on n’en écoutait que très peu. Avec le temps, Antoine et moi avions envie de faire évoluer la formule pour être plus diversifié au niveau du son et des possibilités.
A.F.: J’ai commencé à toucher au programme de production Ableton il y a quatre ans. J’ai commencé à me plonger là-dedans et à me rendre compte de toutes les possibilités offertes à travers ce logiciel. La découverte de cette technologie a changé notre manière de travailler. J’amène des choses qui sont déjà fort construites à Martin, alors qu’avant on bossait tout à deux. Mais je crois qu’on va bientôt pouvoir retrouver ça car l’ordinateur va être remplacé par Brieuc, il va pouvoir apporter ces éléments rythmiques que je mettais directement dans les loops. On veut enlever tous les samples qu’on a pu mettre dans Reflet, c’est vraiment un grand défi de se restreindre à uniquement ce qui sort de nos instruments.

Vous écoutez davantage de musiques électroniques aujourd’hui ?
M.G.: Oui et cela a un impact sur notre musique. Des artistes comme Jon Hopkins, Max Cooper, Four Tet ou encore Floating Points proposent une musique très mélodique, un peu club, capable de faire danser tout en restant très belle et mélancolique. Je trouve ça intéressant les musiciens qui arrivent à faire danser et pleurer en même temps. Que ça puisse être émouvant et motivant. On aime bien les contrastes et se positionner là où on ne nous attend pas. On essaie de trouver des choses surprenantes au niveau du rythme, du tempo, de l’arrangement, des mélodies…

Il reste cependant un titre entièrement acoustique dans le disque, Caillebotis.
M.G.: Ce qui est drôle, c’est que le morceau ne se distingue pas super fort non plus du reste de l’album. Il se fond bien dans la masse.
A.F.: Dans l’idée d’aller plus loin dans le son de Glass Museum, j’ai découvert en parallèle les sonorités du piano préparé, c’est-à-dire envisager le piano plus loin que simplement jouer sur les touches. En plaçant quelques bouts de scotch ou en étouffant les cordes avec sa main, cela peut donner des sons organiques mais aussi très électro. Dans le titre Reflet, il y a un passage où il y a une chaîne sur les cordes, ce qui donne une sonorité très métallique à la note. Tous ces types de son peuvent apporter un aspect très électronique. Cette technique est utilisée dans Caillebotis, on a l’impression d’entendre un synthé mais ce n’est pas le cas. Je crois que c’est cela qui donne une homogénéité au son de l’album.
M.G.: La batterie peut aussi imiter des sonorités électro, avec des cymbales sur une caisse claire, des grosses caisses claires ou des percussions supplémentaires. Ça ouvre un peu le spectre. En fait, ces deux ans nous ont aussi permis de redécouvrir nos instruments.

Votre précédent disque était inspiré par votre passage en Islande. Pour Reflet, vous dites avoir été inspirés par un voyage particulier, celui de l’imaginaire comme reflet de la réalité. C’est-à-dire ?
M.G.: Reykjavik est basé sur le voyage en général. Les noms des morceaux évoquent des éléments naturels (Sirocco, Colophane, Nimbus…). L’album est sorti au moment où on jouait beaucoup, en Grèce, en Turquie, dans le reste de l’Europe… Reflet a été composé quand on était coincé en Belgique, pendant le confinement. On s’est dit qu’on pouvait alors cette fois-ci se plonger dans les voyages intérieurs. On a imaginé ce concept de Reflet en réponse à Reykjavik, qui était inspiré par le monde extérieur. Ici, on est davantage dans l’introspection, dans ce qui touche aux rêves et à l’imaginaire. Ce n’est pas moins bien. La période demeure intéressante car elle nous a permis de nous asseoir, de prendre une pause.

À vos débuts, vous expliquiez avoir peur de rester dans une niche, de ne pas parvenir à toucher un large public. Vous passez aujourd’hui à Dour, à la Fête de la Musique, aux Francofolies et dans plein de festivals européens… Comment expliquer que votre musique instrumentale fasse tomber les frontières ?
M.G.: On fait une musique instrumentale, il n’y a donc pas de paroles… ni de frontières à l’écoute. Tu peux vite avoir la chance d’aller jouer dans d’autres pays qui ne parlent pas la même langue. Je crois que ça nous a ouvert beaucoup de portes. Il y a aussi plein de programmateurs qui fonctionnent encore au coup de cœur. On n’a pas besoin d’avoir 500.000 lecteurs Spotify par mois pour se retrouver sur de belles scènes. Les programmateurs nous font confiance. Dans n’importe quelle condition, on a toujours eu un bon accueil au niveau du public. Nous ne nous sommes jamais sentis en décalage, pas à notre place. La musique que l’on fait parle à tout le monde. Elle reste mélodique, vivante et communicative en live.

Vous avez évoqué par le passé l’envie d’ajouter du chant. Ce n’est pas encore le cas dans ce disque-ci. Est-ce, malgré tout, toujours l’une de vos ambitions ?
M.G.: On n’a pas encore trouvé la bonne personne pour le faire. On a déjà tenté pas mal de choses, mais le confinement n’a pas aidé, c’était compliqué de travailler à distance.
A.F.: Jusqu’à présent, on a tenté de rajouter du chant sur nos compositions. Mais il faudrait vraiment composer avec le chanteur pour s’adapter directement à sa proposition. Il est difficile d’imaginer un couplet/refrain/couplet/refrain/pont sur nos compositions. Ce sont plutôt des voyages qui partent dans tous les sens… c’est très compliqué de poser une voix là-dessus. Si on le fait un jour, on devra vraiment prendre le temps. Il faut également que l’on fasse attention à ne pas trop nous éloigner de notre projet, juste pour y mettre une voix. Cela doit nous ressembler.

La scène instrumentale est en plein essor ces dernières années en Belgique, avec Echt !, Tukan ou encore Commander Spoon. Vous étiez l’un des groupes précurseurs chez nous.
A.F.: Glass Museum a pu profiter d’une belle visibilité dès ses débuts car sans le vouloir vraiment, on a été l’un des premiers groupes belges à proposer une musique instrumentale jazz, pas trop intellectuelle. On a vite été programmés dans plein de festivals. Aujourd’hui, il y a des tas de musiciens qui proposent ce style de musique, ça va vraiment dans tous les sens. On sent vraiment une envie de faire danser les gens sur de la musique instrumentale qui se rapproche du jazz sans jamais l’être vraiment.

Est-ce stimulant, pour vous, cette nouvelle scène ?
A.F.: Ce qui est chouette, c’est que tout le monde est très accessible. Par la force des choses, on devient tous un peu copains. C’est motivant de voir de nouveaux groupes proposer des choses inédites. Tu ne peux pas t’empêcher de rentrer chez toi et de vouloir te remettre au boulot pour leur montrer des choses à ton tour. C’est super positif d’avoir cette synergie dans les groupes instrumentaux pour le moment. J’en ai vu certains en live récemment, je me suis pris une énorme claque. Ça donne envie de bosser.
M.G.: Il y a de la place pour tout le monde. C’est une scène pour laquelle le public a de l’intérêt pour le moment. Il y a une belle visibilité. Il faut dire qu’elle reste très intéressante en live, on en revient à une musique réalisée par de bons musiciens, avec de “vrais” instruments, sans samples. Après avoir exploité beaucoup la musique électronique ces dernières années, on revient donc vers des instruments organiques, joués par de vraies personnes, mais qui peuvent aussi avoir des sonorités électroniques. Cela donne quelque chose de différent qu’avec un ordinateur.

Vous venez de signer un remix pour le compositeur électro français Rone. Comment s’est passée votre collaboration ?
A.F.: Nous avions fait sa première partie à l’Ancienne Belgique et discuté avec lui, il était vraiment très sympa. On est un peu resté en contact par mail. Plus tard, on a pris connaissance d’un concours qui proposait de faire un remix d’un de ses morceaux. On était 180 participants. On s’y est attelé. Cela lui a plu. Ça nous a permis d’avoir une super visibilité et de renouer le lien avec lui.
M.G.: À la base, le remix ne devait pas être une sortie. Mais il l’a tellement aimé qu’il l’a mis sur son disque bonus. C’est assez cool et ça fait sens avec le côté électro de notre musique de se connecter à ça.

Rone vient d’être nommé pour la seconde fois aux César pour la B.O. d’Olympiades de Jacques Audiard. Cela vous tenterait de composer pour le cinéma ?A.F.: On a justement eu quelques propositions. J’ai hâte de commencer. Je n’ai pas encore eu vraiment le temps de toucher à la musique de films mais ça va venir, que ce soit avec Glass Museum ou avec un autre projet.
M.G.: Jusqu’à présent, on n’avait jamais été dans les bons réseaux pour ce genre de travail. Si un groupe doit faire une musique de film, c’est un travail beaucoup plus important que pour un compositeur solo qui va tout faire avec un synthé, de A à Z. Pour Glass Museum, ça implique que l’on doive faire le travail d’un album, ou presque. Ça demande une vraie organisation qui mérite réflexion…


Glass Museum
Reflet
Sdban Ultra / N.E.W.S.