Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

It It Anita

Rockeurs énervés

Didier Stiers

Ils voulaient prendre un peu de temps pour se consacrer entièrement à leur nouvel album, les Liégeois. Ils en auront finalement eu beaucoup plus que prévu, pandémie aidant. Mixé et enregistré en France par Amaury Sauvé, sorti le 2 avril, ce disque pouvait difficilement ne pas l’évoquer.

Pop•Rock•Indie #10ans #nouvel·album #bêtes·de·scène
Larsen passe à table avec toute la bande d'It It Anita

Les quatre d’It It Anita avaient effectivement imaginé de faire une vraie pause début 2020, une première pour eux, et de se rendre à Laval fin juin pour concocter le successeur de Laurent. « Quand nous avons prévu ça, l’agenda était tout à fait normal, et les conditions aussi, s’amusent Michaël Goffard et Damien Aresta. Mais du coup, nous avons eu pas mal de temps pour le préparer ! »

Ce nouvel album a donc été conçu dans une situation bien particulière : un mot à propos du “making of” ?
Michaël Goffard (chant/guitare): Nous pensions que tout allait bien se passer et, finalement, nous nous retrouvons quand même pris dans cette espèce de grand… merdier.
Damien Aresta (chant/guitare): À l’été 2019, Mike commençait déjà à avoir beaucoup de maquettes, que nous devions travailler en même temps que les concerts sur la fin 2019, début 2020. Et vu que tous les concerts ont été annulés, nous avons vraiment pu nous concentrer là-dessus. Mike a d’abord surtout travaillé avec Bryan (Bryan Hayart, batterie, – ndlr), ils se voyaient pendant le confinement, en bravant les conditions…
MG: Le télétravail n’est pas facile pour les artistes, donc voilà… Oui, nous avons souvent fait des choses qui n’étaient pas recommandées ou légales, mais bon, c’était pour le bien de la culture !

 

Michaël Goffard
Nous sommes vraiment dans la surconsommation de tout,
musique “indépendante” y compris.


C’est étonnant, pour un groupe comme le vôtre, qui a déjà pas mal de bouteille, de s’apercevoir que vous n’avez jamais fait, ou même pensé faire, un vrai break pour travailler sur un album !
MG: Je crois que c’est dû à plusieurs choses. Nous avons pas mal joué : nous avions des propositions, c’est quand même toujours dur de refuser, et nous ne roulons pas non plus sur l’or donc quand nous pouvons jouer, nous jouons ! C’est aussi dû au fait que maintenant pour ce disque, nous avons décroché un contrat d’artiste avec un label, ce qui ne nous était jamais arrivé. Et donc nous avions le loisir de prendre un peu de temps. La question financière est toujours là : si nous avions plein de thunes, nous pourrions prendre six mois de break ! Et puis, ils sont quand même de plus en plus rares les groupes qui arrêtent vraiment de jouer pour faire des disques. Les artistes qui tournent, ils sortent six disques par an ! Je ne sais pas comment ils font, d’ailleurs, et ils jouent en parallèle. J’imagine qu’il faut gaver les gens de musique tout le temps… Enfin, c’est comme dans tous les domaines : nous sommes vraiment dans la surconsommation de tout, musique “indépendante” y compris. Il suffit de voir combien de nouveautés sortent par mois : c’est parfois dur à digérer. Mais tant mieux, que chacun fasse ce qui lui plaît, et il y a de très bonnes choses !

Vous avez donc signé avec un label français : Vicious Circle Records.
MG: C’est le label qui avait pris une licence sur notre précédent disque. Ils nous ont proposé de nous prendre comme artistes et évidemment nous étions enchantés. C’est quand même assez rare aussi, maintenant.

Un label français, un producteur français, des résidences de travail en France : c’est un pays où vous êtes bien reçus en général ? Enfin, “étiez”…
MG: Oui, je pense. Nous y avons aussi passé beaucoup de temps. En 2019, les trois quarts de nos concerts au moins ont eu lieu en France. C’est un chouette pays, c’est grand, tu peux vraiment y tourner. Même pour des groupes à moindre public, il y a moyen de trouver des salles sympas. Et tout simplement, il y a plus d’argent dans la Culture !
DA: Le bookeur, Jerkov, y est aussi pour quelque chose. Il a des groupes qui ont pas mal tourné dans notre créneau de rock un peu nerveux. Et cette famille Jerkov/Vicious, c’est un peu le renouveau en France depuis 4 ou 5 ans de ce rock-là juste- ment. Par rapport à ce qu’on fait, nous y sommes les bienvenus, et puis les gens de cette bande, avec le temps, sont devenus nos potes. Je pense que nous avons profité les uns et les autres de cette nouvelle vague de rock. Tu sais, le rock qui renaît comme ça tous les dix ans… C’est le moment, quoi !
 

L’Hexagone, du côté sympa

Voilà pour le contexte. Passons au nouvel album, Sauvé. Avec ce titre, vous faites, comme pour les précédents, un clin d’œil à celui qui l’a mixé ou enregistré. La toute première fois, c’était quoi l’idée ? Juste une envie de faire un peu d’humour ?
DA: Nous avons intitulé le premier EP Recorded by John Agnello, ce qui était une sorte de double blague. D’un côté, pour nous, c’était quand même un moment important d’enregistrer avec ce producteur un peu mythique, important pour plein de groupes écoutés quand nous étions ados (il a notamment travaillé avec Sonic Youth et Thurston Moore, Dinosaur Jr. et J. Mascis, les Breeders…, – ndlr). Et puis, c’était aussi une référence à un groupe français qui s’appelait Enregistré Par Steve Albini. Plus ou moins pour les mêmes raisons : je trouvais ce nom vraiment super et puis, ça jouait ouvertement sur ce truc, “on a enregistré avec une pointure”, pour faire un peu le buzz (mais en vrai, ils n’ont jamais œuvré avec le sorcier de Chicago, – ndlr). Nous avons donc intitulé notre premier EP Recorded By John Agnello, puis c’est devenu récurrent : le premier album s’appelle Agaaiin parce que nous l’avons enregistré avec John Agnello “again”, le suivant, Laurent (pour Laurent Eyen avec lequel ils ont travaillé au studio Koko à Sprimont, – ndlr) et là, pour le dernier, nous cherchions un truc autour de ça.
MG: Je voulais quelque chose de positif quand même, malgré la noirceur ambiante. Sauvé : je crois qu’il n’y a pas de plus chouette titre qu’un message d’espoir. Et puis, cet hommage au château de Laval aussi, que nous avons beaucoup vu pendant nos résidences de pré-prod’ et de mixage. Moi, j’ai vraiment accroché avec cette petite ville de Laval. Très sympa, tout le monde connaît tout le monde, de chouettes petits cafés, très bonne énergie et ce château qui est tout le temps là, omniprésent…

À l’époque de Laurent, on pouvait lire ceci dans le petit texte promo fourni avec l’album : « Ils ont fait comme avant, mais en plus radical ! » Vous diriez la même chose à propos de Sauvé ?
MG: Je pense qu’il est moins lisse que Laurent, plus brut, plus live, plus énervé. Les textes sont plus noirs, aussi, je le sens… Et avec la patte d’Amaury. Il connaît bien toute cette scène de rock dur en France, de rock plus “criard” et nous voulions aussi un truc un peu plus corrosif.

À l’exception d’Authority, qui est presque une ballade !
MG: Complètement ! C’est le petit morceau ovni de l’album. Que nous affectionnons particulièrement. C’est un message, aussi : le constat un peu sombre, triste, de notre société actuelle. J’espère que sur le prochain disque, nous pourrons dire que tout ça était faux…

 

Michaël Goffard
C’est étonnant : tout passe, tout passe crème.
C’est surprenant, oui, qu’il n’y ait pas encore de soulèvement…

 

Le ton de l’album et les textes sont très influencés par toute cette période ? Il ne pouvait pas en être autrement ?
MG: Je me souviens, au début de la pandémie et avec le confinement, on nous promettait un nouveau monde absolument fantastique, avec plein de gros changements radicaux. Et là… On n’y est pas encore dans le nouveau monde. Enfin si, on y est déjà mais tu te rends compte que c’est le même qu’avant, exposant 10. Et c’est ultra déprimant. J’ai du mal à croire que les gens restent toujours chez eux sans bouger. Quand je vois ce qui s’est passé aux Pays-Bas, je me disais qu’on n’avait pas eu le quart de leur réaction ici. C’est étonnant : tout passe, tout passe crème. C’est surprenant, oui, qu’il n’y ait pas encore de soulèvement…

En même temps, et c’est presque paradoxal, la période que nous vivons inspire forcément des groupes comme le vôtre !
MG: Oui, tout à fait. Je ressens ça aussi. J’ai encore plus une boule dans le ventre maintenant, et oui, ce côté créatif, c’est positif. Je crois que ça l’a toujours été : dans les villes, les endroits tout pourris, il y a toujours eu un truc qui bouillonnait et quelque chose qui en ressortait, des groupes plus honnêtes… Je crois que c’est important, le tissu, surtout ce tissu-là. Nous verrons après, mais je crois qu’il y a des choses à dire, oui.
 

Cap à l’est !

Votre tout premier EP datant de 2014, cela veut-il dire aussi que vous vous penchez de temps en temps sur ce que vous avez réalisé jusqu’ici ?
MG: Pas vraiment, non. Enfin, je n’ai pas réellement pris le temps, même si nous en avons eu l’occasion. Mais… je crois qu’il y a toujours moyen de faire mieux et d’aller plus loin.
DA: Nous avons démarré le groupe en 2012 avec Mike. L’année prochaine, ça fera donc dix ans. En 2020, notre manager avait commencé à nous dire qu’il fallait réfléchir à un truc pour les dix ans, mais nous n’avons pas pris le temps de le faire. Je ne dis pas que ce n’est pas bien, mais je crois que nous regardons devant et que nous prenons les choses comme elles viennent, au fur et à mesure. Qu’est-ce qui était bien, qu’est-ce qui n’était pas bien : nous ne sommes pas trop là-dessus, nous mettons un pied devant l’autre et nous voyons où nous en sommes.
MG: L’important maintenant, je crois que c’est de jouer ! C’est l’essence même de notre groupe. Il y a le disque, c’est très bien, mais nous avons surtout envie de jouer. Et sur d’autres territoires, aussi, comme toute l’Europe de l’Est, c’est un truc qui m’intéresserait.

Ce sont des endroits où vous n’êtes pas encore souvent allés ?
MG: Non. Nous avons failli le faire, pour un festival je ne sais plus très bien où, en Slovénie ou à Prague… Nous devions prendre la route, mais c’était des conditions compliquées. Au final, nous nous sommes dit que ça aurait été de trop, trop fatigant et que nous n’avions pas d’argent à mettre là-dedans. Mais le voyage fait partie intégrante du groupe, pour moi. Voir un peu comment les gens vivent ailleurs, c’est super ! D’ailleurs, ça devrait quasiment être obligatoire pour tous, plutôt que juger le monde depuis chez soi. Enfin, je ne dis pas que j’ai vu le monde, mais tu as toujours une idée différente quand tu as été quelque part pour de vrai.

 

Damien Aresta
Si nous voulons tenir le coup,
il faut quand même que ça redémarre à un moment !

 

Vous comptez parmi les groupes belges qui tournaient le plus ! Avec, disons, Cocaine Piss et La Jungle… Ronger son frein, c’est compliqué ?
MG: Vraiment ! Et ultra déprimant ! C’est un rythme de vie qui fait partie intégrante de nous-mêmes. J’aime passer du temps sur la route, j’aime les concerts. Ce n’est pas le métier le plus rentable du monde, mais il est super gratifiant. On y met beaucoup de cœur et de passion. Ce n’est pas juste un métier de gratte-papier, avec tout le respect que j’ai pour les gens qui le font et où tu fais ton boulot pour un salaire. Je mets quand même beaucoup de choses personnelles dans la musique. Et pour l’instant, nous nous sentons très frustrés !

Il reste heureusement les répétitions, les résidences. Ça, il y a encore moyen ?
MG: Oui, mais tu fais aussi vite le tour. Si nous répétons intensivement, c’est pour présenter quelque chose aux gens, pas pour ne pas le faire ! Il faut retourner sur la route, sinon tu perds le rythme. Ce rythme des fatigues de concerts, de mal dormir, ça se travaille. C’est un vrai métier physique. C’est comme un sportif qui arrêterait pendant six mois : quand il redémarre, il n’est plus aussi performant qu’avant. Donc nous devons garder la niaque, répéter, mais ce n’est pas toujours simple quand tout est postposé une fois, deux fois, trois fois… Là, nous misons un peu tout sur l’automne, parce que l’été, nous avons déjà fait une croix dessus.
 

Sur les réseaux

Damien, la crise sanitaire a aussi eu un impact sur Luik Music ?
DA: Ah oui, là… Pour Luik, 75% de l’argent qui rentre vient des commissions de booking et de management. Et les commissions de management, nous les avons sur les groupes qui tournent, même quand ce n’est pas nous qui les bookons. Donc, 75% de nos rentrées se sont volatilisés ! Nous avons heureusement des aides, comme l’aide Covid de la Fédération Wallonie-Bruxelles, un subside annuel, plus des droits en tant qu’éditeur par-ci par-là : tout ça a fait que nous avons pu tenir le coup. Et puis, chez Luik, nous sommes tous les trois employés, nous étions donc sur le chômage Covid, ce qui veut dire que nous n’avons pas eu à gratter les fonds de tiroirs. Nous parvenons tout doucement à garder le cap, mais si nous voulons tenir le coup, il faut quand même que ça redémarre à un moment !

La crise est arrivée alors que vous aviez entamé une sorte de diversification, notamment avec les Luik stories et les playlists Filles de choix, une diversification un peu inédite dans le milieu.
DA: Avant de m’être remis à fond dans la musique entre 2012 et 2015, quand nous avons monté le groupe et que le label est arrivé, j’avais quand même fait presque dix ans de graphisme. J’étais donc toujours dans la communication, j’ai grandi avec Internet, il y avait ce truc de raconter des histoires quand tu es présent sur les réseaux sociaux ou sur le Net en général. Avec Juliette et JB (Juliette Demanet et Jean-Baptiste Goubard, la team de Luik Music, ndlr), nous avons réfléchi à la manière de parler du label sans vraiment parler uniquement de nous, mais en évoquant tous les acteurs autour. Et en trouvant des façons aussi de raconter des choses qui nous sont proches, comme par exemple cette playlist Filles de choix qui montre quand même notre sensibilité à la question du féminisme et de la place de la femme dans la musique. Donc voilà, nous avons agencé un peu tout ce qui nous anime dans une espèce de média global, pas juste un label. C’est de l’expérimentation, et puis nous voyons ce que ça donne.

À propos de réseaux sociaux, est-ce qu’on n’en serait pas un peu revenu, de toute cette vague de streamings de concerts à la maison qui nous est arrivée au début du confinement ?
MG: L’enfer ! Mais là aussi, je pense que c’était un mauvais message à faire passer. Est-ce que tout le monde était heureux de pouvoir jouer chez soi ? Est-ce comme ça que les choses doivent se passer ? Il faut parfois faire attention à ne pas instaurer des choses qui vont rester. Je ne vois pas du tout l’intérêt de regarder un concert devant son ordinateur. Mais oui, là j’en vois beaucoup moins. Je ne sais pas pourquoi… Les gens en ont eu marre ? Est-ce qu’il n’y a plus de demande ? Ou est-ce que quand tu as fait une captation en live, tu ne vas pas non plus en faire 10 ? Tu vois, c’est là que c’est compliqué : ce n’est pas comme des concerts dans une salle où tu peux enchaîner.

Bref, comme vous le disiez : il faut retourner sur la route !
MG: Oui ! Mais une captation pour un streaming, nous avons fait ça en juillet passé à Charleroi, aussi parce que c’était un jour de boulot. Ce n’était pas ultra fun évidemment mais ça faisait un truc à diffuser, il y avait une petite actu. C’est comme quand nous avons joué devant des gens masqués…
DA: … le 18 octobre, à Nantes !
MG: Oui, devant 100 personnes assises, masquées, c’était… un peu compliqué. Je ne veux pas que ça devienne la norme, c’est clair ! Il y a déjà beaucoup de choses qui, à mon avis, vont rester dans le “nouveau monde” comme “mesures” pour le bien de chacun, donc non ! Je ne dis pas que c’était super avant, mais ça me paraissait quand même mieux.