Accéder au contenu principal
Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

Camping paradis

Louise Hermant

Des tipis, des vrais lits, des bars à matcha… Ces dernières années, les campings de festivals se transforment pour répondre à de nouvelles attentes. Entre hébergements plus confortables et activités variées, ils ne sont plus de simples solutions de facilité mais des extensions de "l’expérience festival". Fini, le temps de simplement venir planter sa tente dans un champ? 

Les nuits humides. Les réveils étouffants. Les repas qui varient entre noodles lyophilisées et raviolis en boîte. Les douches improvvisées avec des bouteilles d’eau. Les voisins qui se trompent de tente. Le matelas qui se dégonfle. Les siestes impossibles. Les toilettes chimiques redoutées dès le premier jour. Le montage des tentes. Le démontage des tentes. Les playlists douteuses qui traversent les toiles. La longue marche de retour. Les amitiés éphémères. La collectivité. Les campings de festival ont toujours été un monde à part. Un moment où l’on accepte de suspendre toute exigence d’hygiène, de bien-être, de confort. Presque un stage de survie.Mais ce temps-là semble peut-être loin. Aujourd’hui, avant les concerts, on peut faire quelques longueurs en piscine, prendre l’apéro dans le jacuzzi, se laisser tenter par un cours de handpan, se faire poser des strass dentaires, dormir dans des draps propres, boire un matcha latte, s’apprêter au “beauty corner”, se faire masser pour détendre les muscles engourdis et suivre un cours de pilates dès la première heure.
 

Jean-Yves Reumont - Les Ardentes
Notre public veut d’autres offres.


Ces dernières années, les grands festivals misent de plus en plus sur des offres plus diversifiées et premium. Cet été, le Dour Festival enrichit son catalogue déjà bien fourni, avec deux nouveaux campings. Le “Cozy Camping”, plus familial, et le “Ranch”, conçu comme une immersion dans l’univers country avec cours de danse en ligne, taureau mécanique, courses de sacs de jute et lancers de lasso.

Depuis une décennie, le festival observe une évolution claire des attentes du public en matière d’hébergement. Les sept formules disponibles partagent un objectif commun : proposer davantage de confort pour tenir lors de ces cinq jours. « On a un public fidèle. Mais donc aussi vieillissant. Si un festivalier a commencé à venir il y a dix ans, aujourd’hui il travaille et n’a plus forcément envie de dormir sur le sol dans une tente qu’il doit monter lui-même », avance Damien Dufrasne, le directeur du festival. Pour lui, si on a fait le camping “Regular” pendant quelques années, il est compréhensible d’avoir envie d’autre chose si on continue de venir à Dour.

Un prolongement du festival

Aux Ardentes, aussi, le camping s’est transformé en levier d’attractivité. L’offre se doit d’être séduisante. Non pas, dans ce cas-ci, pour continuer d’attirer un public qui prend de l’âge mais plutôt pour répondre aux exigences d’une audience plus jeune, âgée de 18 à 27 ans en moyenne. « On a des jeunes festivaliers qui font très attention à leur confort et à la manière dont ils se préparent pour aller au festival, assure Jean-Yves Reumont, programmateur du festival liégeois. On remarque que le camping traditionnel lambda avec la tente dans un pré, ce n’est plus la demande principale. Notre public veut d’autres offres. »

Et, de plus en plus, cette recherche s’oriente aussi vers l’extérieur du site, du côté des hôtels et des locations Airbnb qui sont nombreux dans les environs, puisque le festival n’est situé qu’à quelques kilomètres de la ville. « On doit présenter quelque chose de fun, pour prolonger l’expérience. » Dans cette optique, de nombreuses animations sont déployées dans les différents campings pour se démarquer de cette nouvelle concurrence : du karaoé au gaming en passant par des DJ sets ou des jeux de société. Le camping n’est plus une simple solution de facilité pour dormir sur place, il s’impose désormais comme une extension du festival, qu’il convient de soigner avec autant d’attention que l’événement lui-même.

En 2024, les Ardentes ont été frappées par des intempéries torrentielles. Les images du terrain inondé, des tentes emportées et des festivaliers trempés ont été largement partagées sur les réseaux. On est loin du souvenir mémorable que les organisateurs espéraient créer. Pour regagner la confiance d’un public échauffé, le festival dédié au rap a réagi dès l’année suivante avec une solution inédite : un camping indoor, installé dans les Halles des Foires de Liège. Sur place, les festivaliers peuvent installer leur tente ou en louer une déjà montée. Une formule qui, il faut l’admettre, ne fait pas tellement rêver comme ça sur le papier, mais qui sert de refuge face aux aléas de la météo et ouvre, plus largement, des pistes de réflexion suite à la multiplication d’épisodes climatiques extrêmes.

À louer : nuit en chalet VIP avec petit-déjeuner inclus

La grosse machine liégeoise propose également des hébergements de luxe avec des tipis ou des sortes de petites cabines, avec de vrais lits. Pour s’offrir ce privilège, il faudra débourser entre 620 et 960 euros pour deux personnes les quatre nuits. Une somme qui s’ajoute aux 300 euros du pass festival. Par personne, cela veut donc dire qu’il faut compter entre 610 et 780 euros pour l’ensemble. Un budget conséquent. « Ce sont des alternatives moins coûteuses que des hôtels, justifie Jean-Yves Reumont. C’est plus cher que le camping traditionnel mais on constate que des festivaliers veulent consacrer une part de leur budget à ça, ceux pour qui c’est important de le vivre de cette façon. »

Au Ronquières Festival, un partenariat avec un hôtel est mis en place. LaSemo, lui, offre un logement “cocon” pour 250 euros. À Werchter, l’option la plus luxueuse peut atteindre 5.277 euros pour deux personnes, avec salle de bain privée et climatisation. À Dour, les hébergements styles maisonnettes ou chalets ont été pris d’assaut cette année. Près de la moitié des campeurs dourois, environ 14 000 personnes, privilégient aujourd’hui ces campings à thème vendus plus chers. À ces prix déjà élevés s’ajoute une nouvelle hausse : depuis mars 2026, la TVA sur les nuitées en camping est passée de 6 à 12 % suite à une réforme gouvernementale. Certains organisateurs ont préféré augmenter leurs prix, tandis que d’autres ont souhaité mettre en avant les “pass combi”, permettant au camping d’être considéré comme une activité accessoire à l’événement culturel et d’ainsi rester soumis au taux réduit de TVA.

Être logé à la même enseigne

Du côté d’Esperanzah !, on a choisi d’absorber ce surcôût pour suivre l’objectif principal : rester le plus accessible possible. Difficile donc d’imaginer des offres premium de leur part. « On ne veut pas de taxe sur le confort. Il y a une chose qu’on ne fera jamais, c’est de faire en sorte qu’il y ait une fragmentation de notre communauté avec des modèles VIP. Nous, on veut que ça reste un endroit assez horizontal. Que tu sois cadre ou étudiant, peu importe ton statut, tu peux planter ta tente au même titre que les autres », plaide Arnaud de Brye, co-directeur. Pour lui, avoir une prairie séparée en plusieurs campings où plus on a de pouvoir d’achat, plus on va avoir quelque chose de confortable, fait perdre l’essence même des événements de masse. Ceux-ci doivent rester populaires et faire vivre des expériences communes.

Il n’est toutefois pas question de proposer une expérience au rabais. Là aussi, de nombreuses animations sont prévues et un haut niveau de standing est exigé. Cette année, une attention particulière sera accordée à la scénographie, l’implantation sera repensée et l’ambiance davantage travaillée. Le camping représente un investissement important. Même s’il n’est pas rentable en soi, il s’apparente à un produit d’appel pour le festival. « Il est indispensable car il répond à un besoin du public de se loger, puisqu’on se trouve en milieu rural. Si on veut attirer un public sur les trois jours du festival, ce qui est le plus intéressant pour nous, on doit avoir un camping. »

À travers son camping, l’événement engagé cherche à offrir bien plus qu’un simple hébergement : un espace de rassemblement, un lieu de vie, un moment de partage. Au fil des années, celui-ci est également devenu un terrain stratégique pour tous les festivals dans le but de drainer et de fidéliser le public le temps de tout l’événement. Et les pistes ne manquent pas. Du côté de Dour, on pense déjà aux prochaines nouveautés. « On a encore plein d’idées, se réjouit Damien Dufrasne. Il y a encore moyen de pousser plus les concepts. Mais on ne va pas tout dévoiler maintenant ! »