La Jungle
La règle des trois
Après une décennie passée en couple, La Jungle révise la composition du ménage. Métamorphosé en trio le temps d'un septième album studio, le groupe montois renforce ses acquis et accentue sa force de frappe. À la barre du nouveau An Order Of Things, la formation double ses batteries. Triple transe garantie.
Sous le ciel gris d'un hiver à Charleroi, La Jungle s'apprête à illuminer le printemps. Le groupe montois prépare son coup à l'ombre du Rockerill. C'est là, au cœur des vestiges de la sidérurgie wallonne, que l'on retrouve les gestionnaires d'un haut fourneau alimenté en combustibles divers : krautrock épileptique, cavalcade noise rock ou math-rock calculé pour danser dans un monde de rave sont toujours à l'ordre du jour. En revanche, le duo n'est plus. En 2026, La Jungle forme un triangle délimité par une guitare et deux batteries : un format équilatéral à l'origine d'un disque profilé pour bousculer les certitudes. Attablé dans sa nouvelle configuration, Le Jungle raconte An Order Of Things… en reprenant les choses depuis le début.
Mathieu Flasse
L'idée est d'avancer sans reproduire indéfiniment la même formule.
La Jungle émerge en 2015 avec la sortie d'un premier album. En jetant un coup d'œil dans le rétroviseur, quel regard portez-vous sur ce disque?
Rémy Venant (batterie): Il a été composé à Mons, dans un garage, chez mes parents. À l'époque, nous sommes partis à Charleroi pour présenter notre musique aux gens du Rockerill. Ils se sont montrés ultra enthousiastes et motivés à l'idée de soutenir notre premier enregistrement. Quand ils nous ont demandé si nous envisagions de presser des vinyles, nous avons répondu que ce serait top d'en avoir 500 exemplaires. Là-dessus, ils nous ont rétorqué que nous étions de doux rêveurs. Depuis lors, nous avons dû rééditer ce premier album à trois reprises…
Mathieu Flasse (guitare): Ce premier album était surtout un prétexte pour partir en tournée. Six mois plus tard, nous avons enregistré le suivant. Ces deux disques restent, dans notre histoire, des exceptions. Car ils tiennent à notre présence dans un local de répétition. Ce lieu est indissociable de nos débuts… Les concerts sont ensuite devenus nos principaux centres de résidence.
RV : Au départ, j'imaginais qu'on pouvait, avec un peu de chance, tabler sur quinze prestations par an. Mais le rythme s'est rapidement emballé… Il y a quelques jours, nous avons passé le cap symbolique des 700 dates jouées à travers le monde…
Voilà un moment que votre zone d'influence a largement dépassé Mons et Bruxelles. L'engouement que votre musique suscite à l'étranger, ça vous étonne parfois?
RV: J'ai plutôt envie de dire que ça nous surprend à chaque fois ! Débarquer à Toulouse et jouer devant 300 personnes qui pogotent avec un t-shirt de La Jungle sur le dos, ça reste un peu invraisemblable…
Sur le plan visuel, votre septième album s'inscrit dans le prolongement d'une tradition : la pochette du nouveau An Order Of Things est, une fois encore, à mettre à l'actif de Gideon Chase. Le travail de ce peintre américain a-t-il contribué à définir la personnalité de votre projet?
RV: Complètement. D'ailleurs, il y a des gens qui achètent uniquement nos vinyles sur la base de la proposition visuelle. Les peintures de Gideon Chase sont intrigantes. Elles accrochent le regard. Les disquaires nous racontent que, de temps à autre, des clients passent à la caisse avec un vinyle de La Jungle sans avoir la moindre idée de notre style musical…
MF: La pochette du nouveau An Order Of Things met de nouveau une œuvre de Gideon Chase à l'honneur. Cette peinture colle parfaitement à l'évolution de notre projet. On y voit trois personnages, dont un "Musclor" qui déboule en plein milieu du jeu de quille. Il s'agit, bien évidemment, d'un clin d'œil à l'arrivée de David (Temprano, ndlr), notre deuxième batteur.
RV: Il est important de souligner que Gideon Chase n'a jamais esquissé le moindre trait en songeant à La Jungle. Toutes les peintures utilisées pour les pochettes préexistent dans des galeries d'art. Nous les choisissons toujours après coup.
MF: L'imagerie influence le récit qui accompagne nos sorties. Le meilleur exemple, c'est peut-être les deux chevaliers qui se battent avec des oreillers sur la pochette de l'album Past // Middle Age // Future. Ce disque est sorti en plein mouvement des Gilets jaunes, à une période où nos schémas sociaux vacillaient vers le modèle féodal. Depuis ce troisième album, l'aspect thématique occupe une place centrale dans notre façon de vivre et de raconter la musique.
RV: Et puis, force est de constater que le public adhère à nos délires visuels. Récemment, nous avons rencontré un couple qui s'est fait tatouer le palmier de notre premier album. À Paris, un fan a un tatouage du deuxième album, celui avec la guillotine qui sectionne les pastèques. Tout cela nous paraît un brin surréaliste.
Les visuels de vos albums sont traversés par une lecture critique du monde. À quel moment décidez-vous de prendre la parole sur des sujets de société?
MF: De base, notre approche est totalement apolitique. Mais de concert en concert, nous avons vite capté que nos convictions allaient transparaître. D'une façon ou d'une autre…
RV: Le vrai tournant survient avec le troisième album. À partir de là, La Jungle commence à se produire à l'étranger et un peu partout en Europe. Voir du pays, être touchés et sensibilisés par d'autres cultures, ça nous a ouvert les yeux. Voir le monde au-delà du petit Singe de Mons ou du Manneken-Pis, c'est appréhender des réalités bien plus vastes. En sortant de notre confort social, nous avons remodelé notre conscience politique. Impossible de faire autrement. C'est en parlant avec des gens aux quatre coins de l'Europe que l'on perçoit des inquiétudes partagées à grande échelle : la montée des extrêmes, l'érosion des libertés fondamentales ou le marasme socio-économique sont des thèmes qui reviennent souvent dans les discussions. Même en Russie…
Avant la guerre, La Jungle y a effectivement joué plusieurs concerts, notamment à Kazan. Vous avez encore un public en Russie?
RV : Pas sûr. Nous n'avons rien fait pour entretenir la relation…
David Temprano (batterie): Détrompez-vous ! L'année dernière, j'ai croisé un groupe russe lors d'un festival. Quand la guerre en Ukraine a éclaté, ces musiciens ont choisi de s'exiler en Serbie. Ils me racontaient leur vie et puis, au fil de la discussion, ils me disent qu'ils connaissent un seul groupe belge: un duo nommé La Jungle, vu en concert à Kazan !
RV: Cette anecdote vient renforcer une de mes certitudes absolues. Pour La Jungle, la meilleure promo, ça restera toujours de jouer des concerts. Pas besoin de passer à la radio ou d'inonder les réseaux sociaux avec des vidéos.
Remy Venant
À l'heure actuelle, Bandcamp est la seule bouée de sauvetage
disponible sur le marché.
Vous venez de quitter Spotify. Quelles raisons motivent cette désertion?
RV: Deux albums sont encore disponibles. Parce qu'ils sont liés à un ancien contrat d'édition. Mais d'ici quelques mois, ils seront également supprimés de la plateforme. Soutenir des efforts de guerre via des financements indirects, ça allait déjà au-delà de nos principes. Mais le point de non-retour, ce sont les investissements massifs dans l'intelligence artificielle. Mettre de l'argent sur la table pour soutenir des outils qui décalquent illégalement les productions de vrais musiciens, c'est scandaleux. D'autant que cela va encore renforcer les inégalités dans la répartition des bénéfices générés. Quitter Spotify, c'était une décision difficile. Nous tournions autour de 20.000 auditeurs par mois. Cela pose nécessairement une question de visibilité…
MF: En revanche, la question de la rentabilité nous a aidés à franchir le pas. Spotify nous facturait 50 euros par trimestre… À un moment, faut arrêter de déconner! Le catalogue de La Jungle ne sera plus disponible sur Spotify et Amazon Music. Pour le reste, nous restons présents sur Qobuz, Apple Music ou Deezer: des plateformes qui veillent davantage à la qualité audio, à une meilleure rémunération et, surtout, à une utilisation maîtrisée des algorithmes et de l'intelligence artificielle. En définitive, nous assumons pleinement notre décision. Parce qu'en vérité, nous ne privons personne d'écouter La Jungle en quittant Spotify.
RV : À ce jour, notre seule alternative fiable s'appelle Bandcamp. Ce n'est pas la panacée mais cela nous permet de vendre nos disques à un prix raisonnable. Cette plateforme est plus éthique, plus respectueuse du travail des artistes et des labels. Quand une personne achète un vinyle, nous percevons 90% du prix affiché. À l'heure actuelle, Bandcamp est la seule bouée de sauvetage disponible sur le marché. Le reste se joue largement au détriment des musiciens.
La Jungle est désormais un trio. Cette transition est-elle la conséquence d'une certaine lassitude dans la vie "de couple"?
RV: L'évitement de la routine, nous le cultivons depuis plusieurs années. Nous avons notamment lancé Disco Chiesa, un projet collaboratif avec le groupe Spagguetta Orghasmmond. À côté de ça, il y a eu Junkz, une formation née d'une rencontre avec la fanfare KermesZ à l'Est. Plus récemment, on peut aussi noter Spiral Maboul, une initiative imaginée au contact d'adolescents porteurs d'une déficience mentale. Ce que nous proposons aujourd'hui avec David à la batterie, c'est une énième collaboration autour de La Jungle.
À quel moment avez-vous ressenti le besoin d'intégrer une deuxième batterie?
MF: Pendant la pandémie, nous avons composé un morceau sur lequel on envisageait d'ajouter une batterie. À l'époque, nous nous étions rapprochés de David mais pas pour la musique. Il prenait des photos et réalisait des clips pour La Jungle. Chez moi, le déclic s'est produit sur YouTube, le jour où j'ai vu une vidéo de Landrose, le projet solo de David. C'est juste lui à la batterie. Un truc de dingue!
RV: Ça faisait un moment qu'on rêvait secrètement de travailler avec David. C'est un batteur qui tape. Il fait du rock. Ce n'est pas le genre de musicien que tu contactes pour ajouter quelques percussions pour "avoir un côté tribal". Il suffit de jeter un coup d'œil à sa chaîne YouTube : il s'attaque à des morceaux de Death Grips ou Deafheaven. C'est extrêmement puissant. Le truc, c'est qu'on ne savait pas trop comment lui demander de se joindre à nous. C'était d'autant plus étrange que, pendant deux ans, il a été notre roadie. David conduisait le van. Il gérait notre merchandising, prenait des photos… Nous avons mordu sur notre chique pendant des mois avant de lui parler de notre plan. On voulait vraiment attendre le bon moment pour lui en toucher un mot.
Où l'annonce officielle s'est-elle tenue?
DT: Lors d'un festival en Flandre, à Menin. Je me souviens que j'ai été malade ce soir-là. Je me souviens aussi de mon étonnement. À l'époque, j'avais déjà l'impression d'être dans le groupe. J'étais le couteau suisse attitré, ultra polyvalent dans la gestion des tâches d'un groupe en tournée. J'étais tout le temps avec Rémy et Mathieu, sauf au moment où ils montaient sur scène. Leur proposition m'a un peu bouleversé, je dois dire…
La batterie, c’est votre instrument de prédilection?
DT: Oui, j’ai commencé à 15 ans. Je n’ai jamais essayé d’apprendre à jouer d’autres instruments. Ce qui me plaît avec la batterie, c’est la complémentarité entre la performance physique et la prouesse artistique. Si je n’avais pas mis la main sur une batterie, je me serais sans doute tourné vers la danse.
Avez-vous des références communes d’albums enregistrés avec deux batteries?
RV: Le premier nom qui nous rassemble, c’est sans doute celui de Thee Oh Sees. Ensuite, il y a des disques de Frank Zappa avec The Mothers of Invention. L’album Tarantula Heart des Melvins est aussi une référence dans le double usage de la batterie. Et puis, surtout, impossible de passer à côté de Flying Microtonal Banana. Ce disque de King Gizzard and the Lizard Wizard est, à mes yeux, un sommet du genre.
Où se déroule votre première répétition en trio?
MF: Chez moi, à Hyon, près de Mons. Nous avons poussé les meubles du salon pour avoir, tout juste, la place nécessaire pour former un triangle. En deux semaines, nous avons composé une bonne partie de l’album.
L’album en question s’appelle An Order Of Things. Ça veut dire quoi?
MF: Ce titre s’inscrit dans le prolongement des réflexions entamées avec les précédents albums. Disons qu’aujourd’hui, les gens entrevoient les risques du réchauffement climatique, ils ont également conscience des limites du modèle capitaliste et beaucoup mesurent pleinement les dangers du populisme… Et pourtant, tout le monde persiste à reproduire un système, un même ordre des choses. Entre les lignes, An Order Of Things suggère un remaniement de nos façons de faire. Cette logique s’applique aussi à La Jungle. Notre groupe a toujours été perçu comme un duo. Est-ce une raison pour ne rien changer? Non, nous pouvons aborder les choses différemment. Cette fois, c’est en trio. Mais l’idée est d’avancer sans reproduire indéfiniment la même formule. Envisager d’autres façons de s’organiser, ça n’implique pas forcément de renier ses idéaux.
L’histoire du groupe en trio a-t-elle une durée de vie limitée dans le temps?
MF: Dans notre esprit, la sortie de l’album ouvre une parenthèse d’un an. Nous sortons An Order Of Things. Ensuite, nous entamons une tournée. Nous envisageons de mettre fin à l’aventure en mars 2027. Cela étant, nous ne sommes pas catégoriques. Nos envies évolueront peut-être au fil des concerts. Mais pour l’heure, nous vivons l’instant présent. Nous allons profiter de chaque instant, sans tirer de plans sur la comète.
An Order Of Things
Hyperjungle Recordings
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La Jungle - Panther's Rib Cage (Official Music Video)