Arts de la scène et relations de pouvoir?
Chantier en cours…
Elles sont là, partout, tout le temps, les relations de pouvoir, façonnant, formatant nos interactions. Comment les extraire, dans l’enseignement et les environnements professionnels des arts de la scène, du paradigme de la domination ? Comment se défaire de leurs conséquences destructrices ? Institutionnelles ou de terrain, des structures dissèquent la thématique, proposent des pistes, expérimentent de nouvelles pratiques, bref, déploient des efforts pour démanteler les systèmes de production de violences et de discriminations. Sous un panorama organique, de prometteuses plages d’évolution.
Maison des Musiques, Bruxelles, fin novembre 2024, Gretchen Amussen déroule devant une petite trentaine de participant·es son atelier « autour de la délicate et actuelle question des relations de pouvoir dans les institutions d’enseignement supérieur artistique ». La formulation rassembleuse émane du GRiAM, Groupe de Réflexion international sur les Apprentissages de la Musique, à l’initiative de la journée. Ce jour-là, celle qui a présidé les assemblées pour PRIhME, Power Relations in Higher Music Education, commence par expliquer ce projet de l’Association Européenne des Conservatoires (AEC) : travailler avec neuf établissements les questions de discriminations lors de quatre rencontres. Elles se sont tenues entre 2020 et 2023. Thématiques? Relations de pouvoir et hiérarchies de pouvoir, Genre et sexisme, Handicap/racisme/situations socio-économiques, et Standards artistiques. Sur le modèle de la démocratie délibérative, à la lumière de l’intervention d’expert·es, des enseignant·es, étudiant·es mais aussi membres du personnel venant de structures de Dublin, Malmö, Cracovie, Zagreb, Manheim, Rome, San Sebastian, Graz et Karkhiv se sont réunis en assemblées citoyennes et ont formulé, en bout du processus, une liste de recommandations adoptée ensuite par l’AEC.
Gretchen Amussen
Les gens ont du mal à savoir par quel bout prendre ces problématiques.
« Les gens ont du mal à savoir par quel bout prendre ces problématiques, observe Gretchen Amussen, aujourd’hui consultante, mais quand on le fait, on est forcément confronté aux questions de gouvernance, de transparence, de responsabilité et de clarté dans les frontières, les limites et les attributions. » Vastes champs de manœuvre. Pour les aborder, l’ancienne directrice des affaires extérieures et des relations internationales au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris appuie l’importance de partager un socle théorique commun. Ce matin de novembre, première étape avant les exercices pratiques : visionnage d’une vidéo de Robert Chambers, spécialiste du développement participatif, une approche valorisant l’implication active de toutes les parties pour un résultat pérenne. Dans Power–The elephant in the room, le britannique explicite les différents types et hiérarchies de pouvoir. Ces dernières se retrouvent dans des facteurs aussi divers que l’âge, le genre, l’origine ethnique ou économique, l’expertise, les rôles et statuts, institutionnels ou non, le contexte culturel, les capacités interpersonnelles, etc. Ces hiérarchies de pouvoir normalisées, leurs effets banalisés étaient jusqu’il y a peu rarement examinés. Quant aux différents types de pouvoir, celui pris “sur autrui” prédomine. Son versant écrasant boursoufle notre époque contemporaine individualisante et compétitive. Bien exercé, il prend aussi le nom de “leadership”. Deuxième type de pouvoir : le “pouvoir de”, soit la capacité de faire. Viennent ensuite le pouvoir collectif et la force intérieure. Robert Chambers insiste sur un dernier type de pouvoir, la capacité de permettre à autrui de trouver son propre pouvoir : « Faisons-nous du pouvoir à donner l’autonomie (…) un élément central de la définition de nos rôles, de nos comportements et de nos attitudes? »
Connaître et comprendre les différents types de pouvoir, croisés aux hiérarchies à l’œuvre, permet d’analyser les situations problématiques et les positionnements inévitablement situés des parties à partir d’une grille de lecture commune. Ce cadre proposé, travaillé à partir des expériences des participant·es, amorce un processus de transformation : investir davantage les types de pouvoir autres que celui pris sur autrui, dans une logique marchande d’accumulation. Il offre la possibilité d’élaborer des réponses coconstruites aux 1.001 problématiques qui peuvent survenir dans l’enseignement artistique musical ou dans d’autres microcosmes. Qu’il s’agisse de protestations d’un ou d’une élève suite à un examen estimé injustement raté, de tensions entre professeur·es statutaires et intérimaires ou même, de plaintes pour agressions sexuelles.
Quantifier les violences
Ce sont ce type d’affaires révélées publiquement dans le sillage de #MeToo, qui ont secoué en Belgique les institutions d’enseignement supérieur et déclenché une prise de conscience du caractère massif et systémique des violences sexistes et sexuelles, les VSS. Le travail entamé à leur suite a fait émerger l’importance des relations de pouvoir relevant du genre – et surtout leurs versants nocifs : domination masculine et appropriation du corps des (jeunes) femmes. Une réponse politique était nécessaire. En 2021, le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles adressait une dizaine de demandes au Gouvernement, notamment la création, dans chaque établissement, d’un dispositif de recueil de la parole – avec voie de recours externe – et un renforcement du cadre légal. Certaines mesures ont été mises en œuvre, avec plus ou moins de succès. Un collectif rassemblant professeur·es et membres du personnel de toutes les universités francophones publiait une carte blanche en 2022, réclamant aux établissements d’enseignement supérieur d’inscrire la lutte contre les VSS en haut de leur liste de priorités. Le collectif dénonçait également les dispositifs en place comme insuffisants, notamment par manque de moyens.
Dans la continuité de la résolution de 2021, la FWB a commandé une étude d’ampleur afin d’objectiver la situation. Le rapport de recherche BEHAVES, Bien-être Harcèlement et Violences dans l’Enseignement Supérieur en FWB (2024), est venu étayer le malaise. Entre autres constats, il établit qu’au moins une personne sur deux rapporte y avoir été victime de harcèlement moral et presqu’autant, en avoir été témoin. Que presque 30% des répondant·es, étudiant·es, doctorant·es et membres du personnel de 41 établissements, disent avoir été victimes de violences sexistes et sexuelles, en majorité des femmes. Une prévalence s’observe dans les écoles d’enseignement artistique où le travail pédagogique engage l’intime, le corps, pouvant brouiller, entre professeur·es et élèves, les frontières entre sphères privée, éducative et professionnelle, créant un terrain propice à l’abus de pouvoir et à l’agression. Le rapport confirme également le manque d’efficacité des dispositifs internes existants et formule une série de recommandations.
Réponse politique en novembre 2025 : la FWB adopte un avant-projet de décret porté par Élisabeth Degryse, ministre en charge de l’Enseignement Supérieur, assorti d’un financement structurel, un budget annuel de deux millions d’euros. Objectif : garantir la prévention, l’accompagnement et la protection des étudiantes et des étudiants contre toutes les formes de violences sexistes et sexuelles, de harcèlement et de discriminations, les VSSHD. Avant l’adoption définitive, la concertation suit son cours. L’ARES, l’Académie de Recherche de l’Enseignement Supérieur, rassemblant établissements, étudiant·es et syndicats, a formulé une série de critiques. Parmi elles, le fait que le décret « ne prend en considération que les situations (…) vécues par des étudiantes et étudiants du fait d’autres étudiantes et étudiants. Les membres du personnel des établissements ne sont pas mentionnés ». Alors que des affaires – certaines portées au pénal – dont ont rendu compte les médias, notamment en 2024 dans des articles de la journaliste Catherine Makereel pour le Soir, concernent des faits commis par des professeurs sur des élèves. Certains de ces faits s’échelonnant sur plusieurs années…
De nouvelles perspectives
Partie désormais visible de l’iceberg, la problématique des VSS dans l’enseignement supérieur artistique a déroulé la pelote d’autres formes, harcèlements et discriminations, tout autant présentes dans les milieux professionnels. Début février, à la conférence de presse de lancement d’Elles* Font Des Spectacles (E*FDS), six fédérations de travailleur·euses culturel·les, à l’origine de cette nouvelle plateforme d’outillage contre les VSSHD, prônaient d’ailleurs l’approche intégrée. Concrètement, E*FDS recommande un examen de tout « notre écosystème culturel et créatif (enseignement comme milieux professionnels, donc, ndlr), qui prenne en compte la dimension systémique des inégalités de genre et qui s’attache à comprendre les facteurs et les causes ». D’ores et déjà, le site (www.ellesfontdesspectacles.be) met à disposition de nombreuses ressources, rapports, études, initiatives.
Institutionnels ou non, en collaboration ou individuels, les projets à l’attention des professionnel·les de la culture essaiment, visant à sensibiliser sur l’éventail des violences et des discriminations, à outiller, à rappeler le cadre légal, droits et obligations, et les procédures appropriées. Françoise Gallez, responsable des secteurs des musiques urbaines et chanson d’expression francophone mais aussi coordinatrice de la Chambre de concertation des musiques à la FWB, se réjouit de ce fourmillement. Elle rappelle qu’« il existe des constats transversaux, une matrice commune. Et qu’il faut aussi répondre aux besoins de chaque secteur. Car les types de violences peuvent différer, la thématique de la nuit est plus présente dans la musique, ou du moins différemment, que dans le théâtre, par exemple. Ou la précarité de l’emploi, plus intense dans la musique que dans des milieux davantage institutionnalisés ». Des transferts de savoirs et de compétences ont d’ailleurs lieu. La coalition des six fédérations d’E*FDS s’est largement inspirée du guide du collectif des professionnelles de l’audiovisuel Elles* Font Des Films tout en travaillant à l’adapter aux réalités et besoins des autres secteurs des arts de la scène.
Des formations, des engagements
Sur la nouvelle plateforme se trouvent encore rassemblés les quelques sites des organismes qui proposent des formations, pierre angulaire d’une prévention des VSSHD qui se veut efficace. À terme, E*FDS en proposera, elle aussi. Il existe actuellement deux formations institutionnelles aux VSS, communique Nico Patelli, attaché de presse du Cabinet de la Ministre-Présidente Degryse, également ministre de la Culture. La première à destination du secteur de l’audiovisuel. Une seconde se déroule en ce moment, également organisée et financée par l’Administration générale de la Culture et son Service des Enjeux Culturels Transversaux, dans le but de former et sensibiliser sur base volontaire environ 200 opérateurs culturels des arts vivants et de la musique, aussi bien travailleur·euses qu’employeur·euses, en groupes séparés « afin de garantir à chacun un espace de liberté dans sa prise de parole », nous écrit Nico Patelli. « L’objectif étant bien entendu de l’étendre à l’ensemble du secteur culturel en fonction du futur budget disponible. » Dont acte.
Dans le cadre de la mise en place de ces formations, la FEAS, la Fédération des Employeur·euses des Arts de la Scène, a été sollicitée comme ressource, travaillant ces thématiques depuis quelques années. Les affaires révélées en 2024 mais aussi l’embarras d’employeur·euses démunis sur la marche à suivre quand des dénonciations leur parviennent, ont accéléré la mise en place d’actions concrètes, retrace sa vice-présidente, Aline Sam-Giao. La FEAS et ses 67 membres (institutions, centres scéniques, compagnies, ensembles musicaux ou vocaux, opéra, lieux d’accueil et de diffusion, etc.) viennent de signer une charte les engageant formellement dans la lutte contre les VSSHD. Ses lignes de force : tolérance zéro effective, prévention active, plan d’action pour chaque structure membre… « La signature de cette charte représentait une étape préalable indispensable, explique la vice-présidente, également directrice générale de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège, à la mise à disposition progressive de fiches-outils concrètes. » Utilisant comme source parmi d’autres le syllabus d’Elles Font Des Films, une des premières publiées expliquera la procédure de traitement d’une dénonciation qui parvient à un·e employeur·euse par voie hiérarchique. « On s’est attaché les services d’une juriste de l’ULg spécialisée en droit pénal, précise encore Aline Sam-Giao, et on découvre des leviers d’action, notamment dans la législation sur le bien-être au travail. » Leviers qui sortent les employeur·euses d’un positionnement attentiste, d’un retranchement derrière une décision de justice ou de l’inaction lorsque la justice décide d’un non-lieu. Française, Aline Sam-Giao garde un œil sur ce qu’il se passe chez nos voisins. Là aussi, ce sont des scandales d’agressions sexuelles, entre autres dans le secteur de l’opéra, qui ont provoqué des changements. En 2021, la ministre de la Culture de l’époque, Roselyne Bachelot, assortit l’octroi de subventions à toutes les structures d’art vivant à une série d’engagements pour lutter contre les VSSHD.
Engrangées en réaction à des dénonciations de faits graves, ces avancées cruciales dans les contextes éducatifs et professionnels ont ouvert la réflexion et la porte au traitement de toutes les formes de violences. Une ambitieuse étude, menée dans les secteurs artistiques de cinq pays, États-Unis, Finlande, France, Japon, et Royaume-Uni, enjoint dans ses conclusions à combattre toutes les violences, des plus sévères et médiatisées aux plus légères, en tant que continuum et phénomène de logiques sociales. Gender-based violence Arts and Culture. Perspectives on Education and work recommande aussi de « viser à assurer l’égal accès des femmes et des minorités de genre à la formation, au travail et à la reconnaissance artistique ». Le dernier rapport de Scivias, réseau engagé pour l’égalité professionnelle entre femmes et hommes dans le secteur musical, montre une (très) très légère évolution de leur représentation. « Un travail énorme a été accompli, nuance Françoise Gallez, la problématique commence à être intégrée à tous les niveaux dans les secteurs des arts de la scène. »
La grille de lecture des relations de pouvoir peut s’étendre encore, certainement, et ouvrir de nouveaux chantiers, dans un contexte de respect des droits et des libertés en tension.