Sttellla
50 ans de carrière et une tournée royale!
Cinquante ans de carrière, un millier de chansons, des collaborations improbables, des concerts dans des squats punk ou en tête d’affiche des festivals généralistes. À 68 ans, Jean-Luc Fonck continue de faire ce qu’il aime, sans plan, sans pression, avec une liberté rare et une curiosité intacte. Sttellla n’a jamais été un groupe comme les autres et son créateur n’a jamais cherché à en être un. Et tant mieux si on ne comprend pas toujours. C’estla preuve que le Léonard de Vinci du divertissement n’est pas dans la norme.Il surprend et nous surprendra encore.
Lorsque Jean-Luc Fonck fonde Sttellla en 1975 et donne son premier concert avec sa copine Mimi Crofilm lors d’une fancy-fair à l’Institut Berkendael, l’école bruxelloise où ils se sont rencontrés, il a déjà idée farfelue : ajouter un “t” et un “l” au nom de son groupe à chaque représentation. Il a vite laissé tomber le concept. Heureusement pour les imprimeurs d’affiches… et pour nous, les scribouillards. Sinon, il faudrait taper 2.500 fois ces consonnes chaque fois qu’on parle de lui. On n’ose même pas imaginer.
Sttellla
Aucun jeu de mots, des guitares, une batterie:
il y a encore des gens qui pensent que Torremolinos n’est pas de moi.
Pour annoncer le coup d’envoi de sa “Tournée Royale des 50 ans”, ce 27 décembre, l’Ancienne Belgique présente l’artiste originaire d’Arlon comme le « Léonard de Vinci du divertissement belge ». Jean-Luc Fonck tombe de sa chaise quand on lui fait la remarque. Il éclate de rire, réfléchit silencieusement une quinzaine de secondes, puis lâche : « C’est original comme comparaison. Ça me touche. Nous sommes tous les deux des touche-à-tout. Ceci dit, je ne suis pas sûr que de Vinci serait d’accord… ».
Sttellla en 2025, c’est donc quelque 2.500 concerts, 1.000 chansons écrites et composées, quinze albums studio – dont deux certifiés or –, deux disques live, deux compilations, dix romans, des nouvelles, une pièce de théâtre, des émissions radio et télé… Ce n’est pas rien. Comment va-t-il dresser la setlist de cette tournée “jubilé”, qui s’annonce jubilatoire ? « C’est un casse-tête. Je propose une sorte de “best of”. Mais ça ne fait que vingt à vingt-cinq chansons sur un millier. Le public en attend certaines, moi j’ai envie d’en exhumer d’autres. Les titres plébiscités par les spectateurs ne sont pas forcément mes préférés, ni ceux que j’ai encore envie de jouer. Mais, par contre, je comprends pourquoi certains morceaux n’ont pas fonctionné. Si tu prends, par exemple, Quand les poules auront des roulettes, tout ira sur des dents (sur l’album The Dark Side Of The Moule en 1995, – ndlr), je peux imaginer que les gens ne l’attendent pas. Mais je l’aime bien. Et puis, il y a aussi des nouveautés qui vont se rajouter. »
Bruel et MC Solaar
Dernier single en date, En Catimini est un duo improbable avec le poète du flow MC Solaar. Après sa collaboration tout aussi surréaliste avec Patrick Bruel sur Démodé, – chanson caritative née comme un pari sur le plateau de l’émission 8-9 de Cyril Detaeye, sur Vivacité, qui a rapporté plus de 10.000 euros à Viva For Life –, Sttellla a remis le couvert. « Contrairement à Bruel, Solaar connaissait Sttellla. Il a déclaré à plusieurs reprises en interview qu’il avait découvert certains de mes titres alors qu’il étudiait à la fac et qu’ils l’avaient inspiré. Cyril Detaeye nous a lancé le défi de collaborer et on a composé En Catimini pour Viva For Life. C’est trop cool. Quand j’ai voulu lui envoyer la bande mixée à Paris, Solaar m’a dit : « Je n’ai pas envie d’écouter ça sur un fichier web, je réserve un Thalys et je viens chez toi à Bruxelles pour découvrir ça ». Tu te rends compte ? Solaar chez moi, à la maison. Après cinquante ans de carrière, je peux encore vivre de tels moments. C’est génial. »
Pas de plan
Cette anecdote résume parfaitement la philosophie de Jean-Luc Fonck. « Depuis Jane te croit plus, notre premier 45 tours publié en autoproduction en 1977 (un collector qui vaut 300 euros sur Discogs, – ndlr), je n’ai jamais forcé les choses. On est toujours venu me chercher. À mes débuts, je n’avais aucune attente. Et bizarrement, je n’en ai toujours pas aujourd’hui. Je pars toujours du principe que les choses arrivent comme elles doivent. Une tournée au Québec, une émission télé, une collaboration, un roman… Ce sont toujours des propositions que j’ai reçues. Et je réponds toujours la même chose : “Je ne sais pas si je suis capable de le faire, mais je vais essayer”. La seule fois de ma carrière où j’ai essayé de me “vendre”, c’était avant ce tout premier 45 tours. J’ai fait le tour des maisons de disques pour faire écouter mes chansons débiles et tout le monde m’a jeté. »
Les années alternatives
Avec Fuite au lavabo, deuxième album de Sttellla paru en 1978, Jean-Luc Fonck affine son style : une musique “do-it-yourself” foutraque mais mélodique, de l’absurde, une certaine idée de la Belgitude, des jeux de mots, des calembours… Quintessence ultime ? Aglaë, histoire d’amour à sens unique sur Les poissons s’en fishent et les pieds s’en footent en 1988. « Elle était tellement froide, qu’on pouvait l’acheter à l’entracte. Ses mains étaient si froides, qu’on l’appelait Cold Finger. Elle était Italienne, c’était l’étrange Napolitaine. » Du Jacno dans les claviers, du Raymond Devos dans les mots. Grandiose.
Pendant les quinze premières années de sa carrière, Sttellla est un duo formé du couple Jean-Luc/Mimi. Fonck est alors fonctionnaire au ministère de la Justice (aujourd’hui l’Intérieur) et négocie des pauses carrière quand il doit partir en tournée. Sttellla est rattaché à la scène alternative. Des festivals Rock Against The Racism aux soirées punk dans des squats, en passant par les fêtes étudiantes, le duo est partout. « Lors d’une tournée à Montréal en 1988, on a rencontré François Hadji-Lazaro, leader du groupe punk parisien Les Garçons Bouchers. Il nous a proposé un contrat de distribution sur son label Boucherie Productions. Ça nous a ouvert beaucoup de portes en France et au Québec. Il y avait un vrai mouvement alternatif francophone à l’époque. Tous les clignotants étaient allumés : des tas de bons groupes, un soutien des médias, y compris dans la presse généraliste et un réseau de salles, souvent gérées en asbl, où tu pouvais jouer. On est partis en tournée avec Les Garçons Bouchers, La Souris Déglinguée, Gamine, La Mano Negra, Noir Désir… Sttellla ne faisait pas de la musique punk. Mais on partageait la même énergie, la même attitude, la même éthique. Un soir à Bordeaux, Noir Désir est venu nous rejoindre au rappel… Ce ne sont que des bons souvenirs. »
Une ville à la Costa Del Sol
Et puis arrive l’accident heureux en 1992 : Torremolinos. La chanson qui est au surréalisme belge ce que Bohemian Rhapsody est au rock prog ou Born To Be Alive aux boums disco. « Comme toujours, je n’ai rien vu venir. Le plus drôle, c’est que ce morceau, enregistré pour l’album Manneken Pis not war/Faisez la mouche pas la guêpe, ne ressemble pas à du Sttellla classique. Aucun jeu de mots, pas le moindre calembour. Des guitares, une grosse batterie. Il y a encore des gens aujourd’hui qui pensent que Torremolinos n’est pas de moi. Ils me disent : “Tu as écrit des centaines de trucs mais ton seul tube, c’est une reprise”. Il n’y a que des références que les Belges peuvent piger. En France ou à Montréal, Torremolinos n’a pas fonctionné. Mais, ici, tout le monde l’a validé. Les enfants, les fans de la première heure, les parents, les grands-parents… Disque d’or, les radios, les télés… Je ne comprends toujours pas. Tout a changé pour Sttellla. Je me souviens d’un concert sous chapiteau, dans une prairie, au milieu de nulle part, à Vaux-sur-Sûre, en province du Luxembourg. On arrive dans l’après-midi avec notre petite camionnette. Personne, des vaches et juste deux ou trois bénévoles qui plantent des piquets de couleur rouge dans les champs voisins. “C’est pour délimiter le parking, on attend beaucoup de monde ce soir”. On a fait 2.000 entrées payantes : sold-out. Les gens étaient fous, je ne sais pas d’où ils venaient. La buée, formée par la condensation, coulait sur mon clavier. Un truc de ouf. »
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En catimini (feat. MC Solaar, Sttellla)