Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

Anvers Centraal

Jean-Marc Panis

Qu’ont donc en commun les mélopées exotiques de Condor Gruppe, la voix bouleversante de Tamino et les gros riffs malins de Millionaire ? Pas grand-chose, si ce n’est la qualité de leurs propositions, et la ville qui les a vus naître : Anvers. La métropole du Nord, dans les rues de laquelle planent encore les images résiduelles de dEUS, a en effet le chic pour donner naissance à des projets variés et excitants. Mais comment s’y prend-elle ? Cinq de ses habitants ont leur petite idée. Larsen fait son Tour des Flandres en démarrant à Anvers.

#excursion #scène·musicale

Les plus de quarante ans se souviennent des images qui accompagnaient la musique du hit single planétaire Instant street, de dEUS. Des filles et des garçons, beaux et savamment négligés, dansaient de manière étrange dans les rues d’Anvers. Pour beaucoup, ce clip, suivi du film de Tom Barman Any Way the Wind Blows, plaça d’une claque vigoureuse cette ville portuaire (qui pourtant ne touche pas la mer) sur la carte du rock.
C’était il y a vingt et un ans.
Que reste-t-il de cette époque glorieuse ? Anvers est-elle toujours une ville qui grouille d’artistes prêts à se faire repérer par des hordes de producteurs à l’odorat performant, l’ouïe fine et l’audace sans faille ? Verra-t-elle encore éclore des groupes à la destinée mirobolante ?
Bien malin qui le sait et téméraire celui qui se prononcera.
Mais ce qui se passe dans la métropole du Nord, malgré cette période de disette sociale, vaut le coup d’une escale le long des eaux pas si tranquilles de l’Escaut, et dont la mythologie est un “statement” culturel en soi… jugez-en plutôt : il était une fois un fort méchant géant, nommé Antigoon, qui exigeait des bateliers un lourd tribu, menaçant de trancher la main des candidats resquilleurs. La terreur régnait, jusqu’au jour où Silvus Brabo, un brave soldat romain, fît face au géant, le mit à terre et, par un cruel jeu d’arroseur arrosé, lui coupa la main pour la jeter dans les eaux boueuses du fleuve. De cette légende est née le nom de la ville (“hand werpen” veut dire “jeter la main”), et peut-être aussi, le sentiment de fierté et d’indépendance qui caractérisent les Sinjoren, sobriquet donné aux Anversois, hérité du temps où la riche ville appartenait à Charles Quint. Au-delà du “fun fact”, cette histoire, que des hordes de touristes viennent écouter religieusement, en dit long sur la particularité de cette ville, que ses habitants nomment ‘t Stad, sans plus de précision, comme une évidence, la preuve qu’il ne peut en exister d’autre. Une ville qui a toujours affirmé son indépendance et sa richesse culturelle. Touchée de plein fouet par la pandémie, dirigée par la N-VA et hantée par le spectre du Vlaams Belang, Anvers bouge encore, et ses artistes veillent au grain.
 

Bjorn Eriksson
- Eriksson Delcroix - 

C’est une petite ville dans laquelle tu as très facilement accès
à des scènes ouvertes dans l’un ou l’autre fameux cafés.

 

Le peintre apprenti saxophoniste

Il y a trente ans, un étudiant en peinture vint de Mouscron pour s’installer dans la ville de dEUS. Il s’appelle Benjamin Demeyere et se souvient : « J’ai toujours fonctionné de manière instinctive. Je suis venu visiter Anvers avec un ami et je pensais y trouver la mer ! C’est dire. Je me souviens de la fin de mes études à l’Académie d’Anvers, en 1992. Ma section avait monté une expo pirate dans le jardin d’hiver pour protester, car cet endroit allait être récupéré par la section architecture. Un concert avait été organisé… des types sont venus jouer, on me disait que c’était des petits jeunes qui se lançaient dans la musique. C’était dEUS. Il y avait Rudy Trouvé, Tom Barman et Stef Kamil Carlens. Je les ai accompagnés en jouant (mal) du saxo. À la fin du set, un de ces gars m’a dit : « Écoute, c’était sympa, mais tu joues toujours la même chose en fait. » Je ne pouvais pas lui donner tort (rires). Quand plus tard, j’ai vu le film Any Way the Wind Blows, j’ai eu un sentiment étrange : les gars hauts en couleurs que je voyais dans le film, je les croisais tous les jours dans la rue ! »

Cette anecdote met l’accent sur un phénomène qui prit forme milieu des années 90 et ne fit que confirmer une théorie, absolument pas prouvée mais rigolote, selon laquelle à Anvers, quand deux musiciens ou deux musiciennes se croisent, ils forment un groupe dans l’heure. De Dead Man Ray, à Zita Swoon, en passant par Vive la Fête ou Evil Superstar… la myriade de groupes issus du noyau dEUS a pu confirmer cette tendance. À croire que le microclimat de la ville du nord se prête à une émancipation contagieuse.

Bjorn Eriksson : des rues d’Anvers à Hollywood

Théorie que ne réfuterait pas Bjorn Eriksson. La moitié du groupe Eriksson Delcroix, à qui on doit la B.O. de Broken Circle Breakdown (Alabama Monroe, nominé aux Oscars) et une tripotée de disques au charme country/cajun, se souvient de sa jeunesse, lui qui a littéralement arpenté les rues d’Anvers, guitare à la main, dès son plus jeune âge : « Pour moi, ça a démarré ici même, sur cette place (devant le café Pelikaan où Bjorn est venu boire une bière avec sa femme Nathalie Delcroix - ndlr). J’avais 16 ans, j’étais élevé au bluegrass, on jouait dans la rue, ici, mon père, ma sœur et moi. C’est une petite ville dans laquelle tu as très facilement accès à des scènes ouvertes dans l’un ou l’autre fameux cafés. C’était très facile d’essayer ton truc et de te frotter au public… Les choses peuvent aller vite, si tu n’es pas trop timide (rires). Tous les jeudis, on allait au Cartoon’s café, avec Tom Barman et Aldo Struyf (l’homme qu’on trouve partout, aux côtés de Mark Lanegan, ou avec feu Creature with the Atom Brain, Millionaire - ndlr). On s’en doutait un peu : les années 90 furent une grande décennie pour le pop/rock à Anvers. dEUS et sa galaxie y sont pour beaucoup.
 

Staf De Vos
Anvers a toujours porté un grand intérêt
pour la musique qui passe en boîte.

 

L’arbre dEUS, la forêt anversoise et le disquaire punk

Mais à y regarder de plus près, il semblerait qu’il existait une vie avant le groupe de Tom Barman. Et Staf De Vos peut en attester, il y était. Ce disquaire de 59 ans a connu la mue de sa ville. DJ, organisateur de concerts, initiateur du magazine RifRaf, représentant de firmes de disques… si quelqu’un connaît le secret de la vitalité musicale anversoise, c’est lui : « Il y a pas mal de touristes américains qui débarquent chez moi et me demandent LE truc anversois à écouter. En général, je leur réponds The Kids. Ce n’est pas nouveau mais c’est le plus grand disque punk belge… voire du monde (rires). »
C’est dit : Anvers n’a pas attendu dEUS pour ruer dans les brancards. Avec leur album éponyme suivi de Naughty Kids, ces presqu’ados de The Kids faisaient les premières parties d’Iggy pop ou de Patti Smith. C’était en… 1977. Les titres de leurs morceaux, aussi courts qu’électrifiés, ne laissent pas de place au doute sur la marchandise : de Bloody Belgium à Do You Love The Nazis, le côté punk est assumé. Quant au dernier titre de leur second album, paru en 1978, il sonne comme un constat sans appel : The City Is Dead.

Morte ou pas, Anvers bougera encore, et pas là où on l’attend, comme se souvient Staf De Vos, avec cet aveu, qui fait frissonner ce fan de musique “heavy” : « La New Beat a commencé ici, à Anvers ! Dans les années 70, il y avait une importante scène disco, sans doute à cause de la proximité avec les Pays-Bas. Anvers a toujours porté un grand intérêt pour la musique qui passe en boîte. Dans l’une d’elle, L’Ancienne Belgique (celle d’Anvers, pas celle de Bruxelles - ndlr), on faisait des fêtes et on passait les vinyles new wave à la mauvaise vitesse… la new beat était née ! Pas à Detroit ou New-York, à Anvers ! »

On commence à voir l’arborescence musicale que dEUS a longtemps cachée dans l’imaginaire collectif. Mais aussi l’ADN, formé aussi bien de punk que de dance, de pointu et de mainstream, qui a pu donner un sentiment de liberté aux groupes du cru.
Ce qui permet aujourd’hui à Anvers d’être le berceau de propositions aussi diverses que celles du songwriter “Jeff Buckleyen” Tamino, des instrumentistes foufous de Condor Gruppe, des multiples projets de Tom Barman ou de Stef Kamil Carlens, ou des expériences pop allumées de Milan W. (Flying Horsemen, Mittland och Leo…) jusqu’à l’americana des Calicos. Sans parler des créations pop et pas si minimalistes du label Ultra Eczema.

Radio (vraiment) libre

Tout ce petit monde est ausculté en permanence par une vigie quasi pirate. Véritable institution foutraque et insubmersible, Radio Centraal se fait l’écho des musiques à Anvers. Dans cette radio unique où les DJ ne sont pas rétribués, mais paient le droit de venir travailler, on ne prend pas la liberté à la légère. La pub y est bannie et les productions jugées trop commerciales changent de trottoir. En octobre, ça fera quarante ans que ça dure.

Léo Reijnders est un des cent cinquante bénévoles qui font tourner cette radio pas comme les autres. Depuis quinze ans, il anime une émission dont le nom pourrait se traduire en français par “le tricoteur de nuages”. Toutes les deux semaines, il jouit de deux heures de libre antenne, pour donner la parole aux artistes.

Situé au deuxième étage d’un pub de salsa, Radio Centraal veille à la liberté d’expression et au droit à l’éclectisme, même si Léo tempère le fantasme : « On est en permanence au bord de la banqueroute. J’adore y bosser, mais je trouve qu’on est un peu trop de vieux messieurs blancs là-dedans (rires) … ça manque un peu de diversité. »

Joke et sa drôle de maison

Joke Leonare n’entre pas dans la catégorie susmentionnée. Cette jeune musicienne/dj a aussi travaillé à Radio Centraal. Née à Borgerhout, elle connaît bien Anvers et sa scène musicale. Avec son amie Jozefien Gruyaert, elle a lancé le très excitant label Jj funhouse, qui produit des petites perles de musiques fragiles et fortes à la fois depuis 2014. À ce titre, son projet Mittland och Leo est une merveille de mélancolie moderne : « Nous n’avons ni agenda précis, ni règles. On fait notre graphisme nous-mêmes, en toute indépendance. Jj funhouse existe pour partager ce que nous pensons avoir besoin d’être vu et entendu… ça part toujours d’un coup de foudre. C’est la même envie qui m’anime quand je suis DJ ! »

Le secret de la vitalité et de la diversité anversoises pourrait être révélé par cette artiste pleine de bon sens, qui remet d’ailleurs les pendules à l’heure quand on revient une “énième” fois lui parler de Tom Barman : « Je pense que pour cette génération des pré-millenials qui aiment le pop rock, “Anvers c’est dEUS”. Mais il y a eu bien des choses avant. Prenez les Jokers avec leur musique surf, venue en direct de Sint-Anneke (plage située en bord d’Escaut - ndlr) ou Absolute Body Control, Nikkie Van Lierop, CJ Bolland… Ce qui est génial ici, c’est que si tu vas au Scheld’apen pour une soirée Ultra Eczema, tu y verras Mauro Pawlowski (Evil Superstar, Kiss My Jazz… - ndlr) y faire une performance totalement différente de ce qu’il a l’habitude de faire… et ce n’est qu’un exemple. »

Anvers, la ville des possibles et des surprises ? Sans doute. De là à rendre les Anversois arrogants ? Bjorn Eriksson a le mot de la fin : « C’est vrai que le reste de la Flandre et de la Belgique nous prend pour des coqs arty et arrogants… Pour être honnête, je ne peux leur donner tort… souvent, derrière le cliché se cache une vérité. D’autres endroits sont plus sympas et avenants qu’Anvers. » Probablement. Mais ils n’ont pas la même scène musicale.


From Antwerp With Love

Ils viennent de la Métropole du Nord et valent le détour:
The Calicos Si on évoque souvent The War on Drugs en parlant de ce tout jeune groupe sur le point de sortir un premier album attendu (ils ont gagné le Humo’s Rock Rally), c’est sans doute grâce à la puissance de leur americana bien tapée.
Condor Gruppe Une dream team s’est réunie pour créer ce groupe qui aurait dû faire le bonheur de Sergio Leone ou de Quentin Tarantino… et la richesse de leurs BO. Avec des membres de feu Creature with the Atom Brain, Flying Horsemen, Mauro Pawlowski, comment aurait-il pu en être autrement ?
Jj Funhouse et Ultra Eczema Plus qu’un groupe, deux labels et deux démarches radicales, mariant liberté et audace.  Jj funhouse publie des cassettes où se nichent les fantômes de Stereolab et d’une electronica qui aurait fait des études. Quant à Ultra Eczema, son fondateur Dennis Tyfus n’a de cesse que de défricher de nouveaux territoires vierges et excitants. Et ce, sur tout le globe.


Salles, le tiercé gagnant

À Anvers, il n’y a pas que le Sportaleis et la Lotto Arena. La preuve en trois temps.
Trix On a pu y voir Stromae ou Angèle, mais aussi Yo La Tengo ou Jonathan Wilson et même des soirées salsa. On devrait y voir Millionaire et BRNS. Une belle salle à taille humaine, accueillante, sans chichi mais avec du niveau. C’est là que devrait se tenir en octobre la demi-finale de l’incontournable Humo’s Rock rally.
De Roma L’ancien cinéma, construit en 1928 et reconverti en salle culturelle, accueille films, pièces de théâtre et concerts de grande envergure, tout en laissant une place aux activités culturelles pour les locaux. La géométrie de la programmation est on ne peut plus variable. De la chanteuse (une ex-Voice Kids aux millions de vues) Emma Bale au duo de jazz expérimental Schntzl, en passant par Catherine Ringer venant chanter les Rita Mitsuko, la salle programme des thés dansants et des moments pour les écoles de la commune.
Het Bos Anciennement appelé Scheld’apen, cette maison culturelle revendique son côté fourre-tout, généreux, bricoleur, et volontairement ouvert sur le monde et sur la ville qui l’abrite. Comme dans toute salle de spectacles, on y trouve des concerts et des spectacles, de la soupe et des bières bio… mais si on cherche un lieu de tchatches interminables, d’expérimentations, d’ouverture à l’autre, qu’il soit straight, étrange ou queer, on ne sera pas déçus non plus.