Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

L’après-Covid  comme si vous y étiez

(mais tout change si vite...)

Serge Coosemans

Des “petits” festivals , des concerts assis, masqués et vraisemblablement sans alcool. Beaucoup de groupes locaux, moins chers, moins risqués, sait-on jamais que les frontières se referment. Un “secteur musiques nouvelles” peut-être plus uni et revendicatif que jamais, sans doute aussi plus écouté. Une relance sans vraiment d’argent. C’est l’après-Covid, c’est déjà demain.

Début juin, l’Unum Festival aura lieu, quoi qu’il advienne. C’est, du moins, une façon pour cet event house et techno albanais de se pré-vendre. Ricardo Villalobos et Seth Troxler en têtes d’affiche, le soleil, la plage, des bunkers et un test Covid rapide à l’entrée pour chaque personne désireuse d’y participer. Capacité totale: 20.000 personnes, bien qu’à la première édition, en 2019, les organisateurs tablaient plutôt sur 6 à 10.000 participants. Pareil pour 2021. Une folie ? Oui, pour notre ministre fédéral de la Santé, à qui au moins une idée similaire aurait été proposée en Belgique par des organisateurs aussi sérieux que reconnus et avec la bénédiction de chercheurs anversois. Réponse : « neen », « neen » et « re-neen » ! Il faut dire ce qui est: la découverte des variants anglais, sud-africains en zo voort du coronavirus a bien chamboulé le timing des protocoles de déconfinement et, par là même, l’espoir d’un été normal ou presque. Le retour à une vie sociale et culturelle un peu plus riche qu’une pizza partagée à 2 mètres de distance devant une série Netflix, plus personne ne semble miser sur une date précise de “retour à la normale”. Autrement dit, il serait très étonnant (bien que pas encore totalement exclus) que certains événements estivaux puissent se tenir. Aussi parce qu’un festival d’été, ça se prépare en début d’année, justement. « Si on veut organiser des festivals cet été, il faut bosser dès le début d'année et donc déjà payer des gens, nous explique Didier Gosset de la Fédération des Festivals de Musique Wallonie-Bruxelles. Or, si la volonté du Ministère de la Culture et de la Ministre Bénédicte Linard d’aider le secteur musical est appréciée et bien réelle, les majorations de contrats-programmes et les provisions pour la musique tiennent plutôt du saupoudrage. Ce que demande la Fédération, c’est un facteur décisionnel qui permettrait de prendre le risque d’organiser un événement d’ampleur (relative) malgré le futur incertain. »

 

Didier Gosset – Fédération des Festivals de Musique W-B

Ce que demande la Fédération, c’est un facteur décisionnel
qui permettrait de prendre le risque
d’organiser un événement d'ampleur (relative).

 

Ce qui existe ailleurs, notamment aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse et en Autriche sous la forme de fonds de garantie. Côté néerlandais, ce sont ainsi 300 millions d’euros qui ont été débloqués, afin de gonfler un fonds d’annulation permet- tant à différents organisateurs d’événements de planifier 2021 sans risquer ce qui leur reste de… fond de culotte. Pourraient en bénéficier les festivals de musique, les salons professionnels ainsi que les compétitions sportives attirant un minimum de 3.000 visiteurs. « Un fonds de garantie permet aux gens d’aller de l’avant, détaille Didier Gosset. C’est assez simple à mettre en place : une comptabilité simplifiée, la liste des rentrées (aides, sponsors…) et des dépenses non récupérables, l’exigence de prouver les pertes et un plafond de 200.000 euros. Là, ce ne serait plus du vogelpik. Les pertes potentielles seraient réellement couvertes. » Un seul hic, mais de taille : pour qu’une option similaire puisse s’appliquer en Fédération Wallonie-Bruxelles, les acteurs concernés ne devraient plus compter sur le Ministère de la Culture mais plutôt sur celui de l’Économie, dont les budgets disponibles sont beaucoup plus conséquents. Ce qui reviendrait donc aussi à placer les festivals de musique en “concurrence” avec d’autres secteurs qui vont vraisemblablement traverser une crise sans précédent. Or, il est notoire que la puissante fédération horeca et les lobbies d’entrepreneurs indépendants ont drôlement plus de poids pour négocier avec les politiques que le secteur musical régional. Au moment d’écrire ces lignes, les organisateurs de festivals n’en démordent toutefois pas, d’autant qu’en Flandre aussi, un fonds de garantie de 50 millions d’euros a été annoncé pour les festivals. L’idée fait donc son chemin. Aboutira-t-elle ? C’est possible. En attendant, les organisateurs de festivals de Bruxelles et de Wallonie devront se contenter de pouvoir garder leurs subsides (majorés jusque 20% en cas de pertes et de surcoûts liés aux mesures sanitaires), y compris en cas d’annulation des événements. 1,5 million d’euros supplémentaires ont aussi été débloqués par la Ministre de la Culture pour soutenir les festivals en difficulté, mais sans plus de précision pour l’instant.

Si la tenue de festivals d’été sous une forme “normale” semble compromise, la réouverture prochaine des salles de concerts, sous protocoles stricts, semble, elle, davantage probable. À Liège, le Reflektor est fermé depuis le 13 mars 2020, minuit. Depuis, il n’y a eu en ses murs qu’un seul concert assis, où des “bulles de cinq” étaient séparées d’un mètre. Musiciens compris, on a compté 100 personnes (pour 70 tickets vendus), dans une salle prévue pour en accueillir 5 à 6 fois plus. « À ce train-là, c’est impossible de maintenir des concerts, constate Jean-Yves Reumont, à la fois programmateur et chargé de communication de la salle. Il y a bien des demandes de la part de groupes, en connaissance de cause, mais on reporte sans cesse depuis un an. On se retrouve en fait avec les mêmes questions que l’horeca, sans être le secteur le plus écouté et peut-être même le mieux compris. Ne fut-ce que parce que la réalité d’une salle assise n’est pas la même que celle d’une salle debout. » Le Reflektor n’est pas totalement à l’arrêt. Des résidences et des concerts en streaming y ont lieu. Une partie du personnel bénéficie du chômage. « Beaucoup de salles organisent des résidences, des captations, des cours… Ça permet de payer des salaires et c’est le genre de salles qui pourront reprendre leurs activités du jour au lendemain, explique David Dehard, coordinateur chez Court-Circuit. C’est beaucoup plus compliqué pour les cafés-concerts et les opérateurs non subventionnés. Certains sont déjà fermés. Pas mal de lieux n’envisagent en fait pas de rouvrir sans pouvoir permettre l’accès au bar, pour des raisons financières mais aussi de convivialité. »

 

Stan Bourguignon – Fédération des Bookers et Managers Uni·e·s

Voir la rue Neuve bondée alors que l’on refuse des concerts
de 200 personnes avec mesures de sécurité strictes, c’est désespérant.

 

Or, on rouvrira sans doute les lieux culturels avant l’horeca et donc les bars resteraient fermés les soirs de concerts. Un moindre mal pour Stan Bourguignon de la Fédération des Bookers et Managers Uni·e·s. : « La logique des jauges réduites et des stricts protocoles sanitaires est acceptée depuis longtemps par le secteur. On vit vraiment comme un non-sens de retarder la réouverture des événements musicaux, c’est un vrai déséquilibre entre commerces et lieux culturels. Le ras-le-bol est là. Beaucoup de stress et de détresse. Voir la rue Neuve bondée alors que l’on refuse des concerts de 200 personnes avec mesures de sécurité strictes, c’est désespérant. Niveau timing, tous les codes sont pour le moment brisés. Sortir un album sans ré- percussion live possible, niveau économique, c’est un gigantesque problème pour les groupes, une vraie catastrophe. Quelques grosses machines s’en tirent mais beaucoup de pros sont au tapis. On craint aussi que dans un avenir proche, les groupes locaux soient privilégiés, parce qu’ils coûtent moins et présentent donc moins de risques. C’est bien entendu formidable pour eux mais cela privilégierait alors plutôt le circuit amateur. Avec éventuellement des cachets compressés et des choses en coulisses difficiles et pas jolies. Déjà, à force de voir les dates de concerts se reporter, il y a de plus en plus une volonté de certains de ne payer le cachet que le jour de la prestation. Ce qui chamboule beaucoup de choses. »

 

David Dehard – Court-Circuit

Pas mal de lieux n’envisagent en fait pas
de rouvrir sans pouvoir permettre l’accès au bar.

 

Il y a quelques mois, lors de l’édition digitale du Midem, Cyril Bahsief, fondateur du “développeur culturel” français Öctöpus (structure dédiée à la production, la programmation, l’événementiel musical et l’organisation de tournées d’artistes, – ndlr) avait déjà maintenu que la Covid ne ferait qu’accélérer les choses, que l’on était de toute façon en route pour préférer les événements à moins de 5.000 personnes subsidiés par des acteurs économiques locaux et où joueraient essentiellement des artistes locaux pour un public local. Un “Small is Beautiful” alors vendu comme une lente tendance sociologique de fond mais qui devrait s’imposer plus rapidement à partir du moment où la libre circulation des personnes est incertaine et que le Brexit rend administrativement et fiscalement très difficile les tournées européennes pour les groupes et DJ’s anglais de petite et moyenne envergure. David Dehard estime lui aussi que l’avenir proche, en attendant la fameuse immunité de groupe et que Boris Johnson pige ce qu’est une “exception culturelle”, sera aux salles respectant strictement les protocoles sanitaires, au public restreint et aux risques financiers minimisés. « Je pense que l’on va vers une programmation 100% locale pour plusieurs mois, oui. Des petites salles comme le Belvédère à Namur et l’Atelier Rock de Huy vont programmer essentiellement des groupes belges. Ce n’est pas tout de pouvoir rouvrir, il faut aussi que l’activité économique suive, que les artistes soient correctement payés. Le principal problème, c’est en fait la gestion des bars, une entrée financière importante. » Loin de se désespérer totalement de ces aléas, le coordinateur chez Court-Circuit y voit au contraire un verre à moitié plein, et pas que pour les groupes concernés : « La situation est très difficile mais peut-être les mentalités sont-elles en train de changer, ce qui nous mènerait à une politique culturelle qui tienne enfin compte du fait que la musique est à la fois un secteur économique à part entière et un vecteur de bien-être et de cohésion sociale. C’est parfaitement compris en Flandre et ça pourrait le devenir chez nous. »

Voilà qui rejoint les revendications fondamentales de la FACIR, la Fédération des Auteur·rice·s, Compositeur·rice·s, Interprètes Réuni.e.s, qui milite depuis longtemps déjà pour « une véritable réflexion sur la politique culturelle en Belgique, la diversité dans les médias, la disparition des missions de service public, l’éducation musicale à l’école, l’aide à la création, le financement et les subventions d’événements musicaux, les concertations auprès du secteur de la Culture, etc. », comme expliqué sur son site web. Incontestablement, la crise de la Covid a uni beaucoup d’acteur.trice.s du secteur musical. Elle a aussi largement médiatisé beaucoup de ses demandes et de ses revendications, scandalisant au passage pas mal de monde au triste constat que l’artiste musical au 21e siècle traîne encore souvent une image de “saltimbanque”, “non-essentiel”. Depuis un an, il ne se passe en fait pas un jour sans que la Culture, y compris musicale, ne tambourine du poing sur la table, exigeant une prise de conscience politique. Ainsi sur Substrack, l’élue liégeoise Vert Ardent Elena Chane-Alune a publié en février un long post concluant que le secteur des musiques nouvelles n’était pas qu’insuffisamment soutenu par la Ville de Liège: il était surtout pour ainsi dire inconnu des responsables politiques. Un problème pas que “principautaire”. Au Royaume-Uni, c’est Tim Burgess, le chanteur des Charlatans, qui s’est fendu d’une carte blanche très remarquée dans le journal The Guardian, parue le 1er février. Il y développe des points typiquement anglais (le Brexit) et très urgents (la Covid, les restrictions de libertés…) mais élargit aussi considérablement le débat en abordant le fait qu’aujourd’hui, on peut être célèbre sans réellement pouvoir vivre de sa musique et qu’il n’est pas normal qu’un million d’écoutes sur Spotify d’une de ses chansons ne rapporte à la star new-wave Gary Numan que 42 euros. Et encore moins normal que les responsables de ce même Spotify refusent catégoriquement de répondre à des parlementaires les questionnant pourtant très officiellement sur leurs pratiques commerciales. Bref, un peu partout dans le monde, le secteur musical a comme des envies de “Great Reset”, de mise à plat, de plus grande considération pour les artistes, de moins d’entourloupes de la part de poids lourds très fiers de se montrer disruptifs. Ce qui sortira de tout cela, seul le sait le Mage Bon-Rêve, qui voit tout, sait tout. Reste qu’à défaut de bonnes cartes en mains, le secteur musical s’unit enfin et joue le tout pour le tout, rencontrant pour une fois un écho médiatique et politique certain et mettant en lumière de nombreux dysfonctionnements qui n’étaient jusqu’ici que marginalement discutés. Bref, dans les mois étranges qui viennent, pendant que le public assistera à des concerts assis, masqué et vraisemblablement sans alcool, il est à prévoir qu’en coulisses, ça continuera de batailler ferme pour un avenir meilleur. Qui finira bien par arriver un jour, comme la vaccination générale…