Accéder au contenu principal
Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

Le Klacik

Jean-Philippe Lejeune

Saviez-vous que bon nombre de groupes new wave, de carrure internationale aujourd’hui, avaient transité dans une boîte excentrée de la capitale entre 1979 et 1981 ? Que dans cette boîte ont aussi joué des groupes post punk bruxellois ? Que d’autres rencontres fortuites allaient aboutir à la création de la Muerte, d’Allez Allez ou encore des Snuls ? Histoire d’un club unique en son genre par ceux qui l’ont créé et fréquenté.

Celle-ci débute à Uccle où 4 amis festifs, la vingtaine, ont l’idée d’ouvrir une boîte de nuit au 638 Chaussée de Saint Job. Non pas une boîte comme il en existe beaucoup à Bruxelles mais un endroit où les gens vivront une expérience différente tant musicalement qu’humainement. Thierry Balasse, l’un des créateurs du lieu, raconte : « On avait très peu de budget, on a tout mis dans l’installation musicale. C’était un grand espace de 300m2 avec étage que l’on pouvait modifier facilement. On avait une entrée pour les camions sur le trottoir qui nous permettait d’amener des tonnes de sable. » Référence à la Beach Party, organisée quelques semaines après l’inauguration le 21 mars 1979 où les clubbers en habit de plage ont fait la fête jusqu’au bout de la nuit… Vous l’aurez compris l’idée était de sortir du train-train des boîtes belges en s’inspirant par exemple des boîtes new-yorkaises.

La déco était minimaliste comme l’explique Bruno Bulté second directeur artistique : « Il y avait juste des stores vénitiens motorisés disposés au milieu de la salle qui se levaient au fur et à mesure que les gens arrivaient. Côté light, Chabada Palmaro, le premier directeur artistique, avait ramené de New York des gyrophares de police qui descendaient du plafond. » Bar et tabourets en acier, booth du DJ siglé d’un « Restricted area » donnaient un côté indus’ au lieu. La décoration était à chercher ailleurs, dans les costards new wave et les chaussures à pointes ! Le Klacik est fréquenté par la jeunesse uccloise, les étudiants et les étudiantes des Beaux-Arts, de la Cambre, des musicien.ne.s. On y croise différentes cliques et quelques égéries. Le chanteur et compositeur Didier Odieu habitant à deux pas, passait sa vie au Klacik : « J’étais une égérie de la nuit comme Edwige (Edwige Belmore, idole punk parisienne - ndlr), une poseuse de cette vague cold wave de jeunes gens chics. Je me levais à 8 h du soir à cette époque, je voulais voir les concerts. » En effet, pour qu’une boîte fonctionne il faut aussi des ambianceurs qui lancent la tendance et avec lesquels on sait qu’il va y avoir du spectacle.

La spécificité du Klacik, c’était la musique new wave et cold wave. Certains disques venaient directement de chez Rough Trade à Londres. À Bruxelles, l’un des fournisseurs c’était déjà Caroline Music. «Les disquaires nous vendaient des vinyles en exclusivité sachant que ça allait devenir des tubes. J’ai eu la démo de Pop Muziek de M pour le week-end. Moskow Diskow de Télex et Ça plane pour moi de Plastic Bertand ont été testés et sont devenus des tubes au Klacik », explique Patrick Gennaro Avella, le DJ. La musique était essentiellement new wave bien qu’à l’occasion le DJ ait tenté de passer du funk ou encore par exemple le premier album de Prince… qui ont rapidement vidé la piste de danse.

Mais le Klacik, ce sont aussi des concerts avec des groupes à l’avant-garde, assez pointus pour l’époque, comme Suicide, les Buzzcocks, Bauhaus… Et aussi des artistes qui allaient devenir incontournables ! Simple Minds, The Pretenders, The Cure et un certain Paul Hewson mieux connu sous le nom de Bono… tous y sont passés ! Philippe Kopp organisateur de concerts pour Sound and Vision à l’époque (Live Nation par la suite - ndlr) raconte : « Je me rappelle que les membres de U2 étaient arrivés crevés dans une camionnette pourrie et qu’ils ont dormi à même le sol avant le concert. Nous n’avions aucune conscience de ce qu’ils allaient devenir… »

Le 18 octobre 1980, U2 s’est produit devant 100 personnes et cela devait être fini à minuit parce que non seulement les clients de la boîte attendaient de pouvoir danser mais la malle qui devait ramener le groupe à Londres attendait elle aussi…

Entre-temps le Klacik fête son premier anniversaire en mars 1980. Pour marquer le coup, la boîte collabore avec les Bains Douches et propose une sortie du nouveau single d’Elie et Jacno avec les Mad V en support act. Bruno Bulté se souvient : « Elie et Jacno n’ont pas voulu jouer leur nouveau titre, ils étaient juste sur scène à fumer des clopes pendant que leur morceau passait… »

Le dimanche 13 avril 1980, les Cramps ont aussi laissé un souvenir impérissable au public et aux organisateurs. Thierry Balasse : « Nous avions installé les Cramps dans les pièces du haut qui servaient de loges et ils s’étaient amusés à aller pisser chez les voisins en passant par les toits… » Didier Odieu : « Le concert était d’une grand violence, le set était bien agressif. C’est du surf avec un côté un peu ringard mais le look de Poison Ivy (le guitariste - ndlr) était terrible. Philippe Kopp confirme : « Quand on voit pour la première fois Lux Interior (le chanteur - ndlr), on se demande ce qu’il a mangé. Mais pour moi c’est Echo and the Bunnymen qui m’ont le plus marqué, ils étaient habillés en treillis militaires de camouflages, c’est la première fois que je voyais ça… »

Pas mal de personnalités ont fréquenté le Klacik pour y faire la fête, pour y jouer et ils y ont fait de belles rencontres… C’est le cas de Fred Jannin, dessinateur entre autres pour le Journal de Spirou et de Germain et nous : « J’y ai croisé Marka. Gilles Verlant nous réquisitionnait pour Follies (émission de la RTBF - ndlr) avec les Cherokee. À l’époque, Marc Moulin, Jean-Pierre Hautier, Dan Lacksman et moi, on se chauffait au Kili Watch avant d’aller au Klacik. J’ai aussi eu la chance de rencontrer Nico Fransolet (Marine, Allez Allez et futur Snuls auprès de Jannin - ndlr). On était 10 années avant les Snuls. » Comment ne pas mentionner les prestations des Bowling Balls, faux groupe de rock mis sur pied par Jannin, Bert Bertrand et Thierry Culifort. Un de leur succès ? God Save the night fever : synthèse décalée entre punk et disco. Citons encore X-Pulsion, les Mad Virgins, Odieu et Marine… En effet, Marc du Marais, chanteur de Marine et plus tard de la Muerte, ne manquait aucun concert au Klacik : « C’étaient des groupes complètement inconnus sur lesquels tu lisais des articles dans la presse anglo-saxonne. Moi ce qui m’excitait, c’était de voir des bands qui venaient des États-Unis ou d’Angleterre où je n’avais jamais mis les pieds… »

Marka était donc aussi un habitué des lieux et pendant un temps roadie pour les Mad Virgins, le groupe des frères Debusscher (Stephan, le bassiste, est malheureusement décédé début août au moment où nous écrivions ces lignes – son frère Kris, ancien Snuls lui aussi, est toujours actif au sein de Allez Allez). Une partie de ces Mad V allaient devenir les musiciens d’Odieu un peu plus tard. Mais revenons à Marka car un détail a marqué le musicien : « À l’entrée, il y avait deux sorteurs dont l’un était Jean-Claude Van Damme juste avant qu’il ne fasse sa carrière aux USA. Je le sais parce qu’il allait à la salle de sport avec mon cousin ! Avec son parka années 70, il avait un look improbable en comparaison du public du Klacik. »

La fin du Klacik ? Bien qu’il y eut des plaintes pour tapage nocturne, des fermetures pour cause de rénovations, c’est finalement une taxe impayée qui aura eu raison du club, comme l’explique Thierry Balasse : « En tant que club privé, nous ne devions pas payer les accises sur l’alcool mais lors d’une descente de flics, les cartes de membres ont été vérifiées et trois non-membres se trouvaient là, un verre à la main… Avec les arriérés la somme à rembourser était colossale et nous avons préféré déclarer faillite. » L’esprit du Klacik a perduré puisqu’au moment même où ce chapitre de la vie nocturne bruxelloise se refermait, un autre commençait : l’ouverture du Mirano Continental, aussi avec Bruno Bulté. Mais ça, c’est une autre histoire…