Camille Yembe
Raconter vrai
Un an après l’excellent Plastique, l’artiste bruxelloise débarque en grande pompe avec un premier album très attendu, Jeune et Laide.
« Faire exister un récit très précis, ça permet de faire écho. Et je trouve ça important de faire exister des récits populaires dans la pop », nous glisse Camille Yembe, le regard franc. Après un premier EP remarqué, des collaborations avec les plus grand·es et une notoriété qui ne cesse de grimper, elle pose enfin ses valises et se livre, sans fard ni faux semblants, dans un premier opus brillant. Résultat : une musique à vif. Des chansons qui résonnent et qui disent vrai, qui font chavirer les cœurs et remettent les pendules à l’heure.
Le 22 mai prochain, vous dévoilerez votre premier album. Qu’est-ce que ça vous fait de plonger dans le grand bain?
Je suis soulagée. Mon EP, c’était vraiment une mise en bouche. J’avais hâte de sortir l’album : je savais que j’avais plus de choses à dire. J’avais envie de me raconter plus intimement, que les gens découvrent vraiment qui est Camille Yembe. J’ai hâte qu’on fasse connaissance pour de vrai.
Ce disque, vous avez décidé de l’appeler Jeune et Laide. Un titre à la fois très simple et très chargé. Ça vous est venu comme un éclair?
Non. J’y ai longuement réfléchi, au titre de l’album : je ne savais pas comment illustrer ce que racontait le projet. Et à un moment, je me suis dit : « OK Camille, ton album, il parle exclusivement de ta jeunesse ». Comme j’évoque la période entre mes 16 et mes 22 ans, le mot “jeune” m’est venu directement. Et dès que je le prononçais, je pensais directement à “jolie” ou à “fougue”. Je trouvais ça marrant de mettre le mot “laide” à côté : c’est un peu comme si je prenais le truc à contre-courant, ça pose question. Et puis, quand je pense à ma jeunesse, je me rends compte que c’est tout sauf fougueux, innocent et joli. C’est une jeunesse assez cabossée. Le fait de le brandir comme ça, ça me rendait fière. Ça me détachait d’une sorte de honte que je pouvais avoir, par rapport à mon parcours.
Camille Yembe
J’aime beaucoup les guitares et les saturations.
C’est quelque chose qu’on a mis un peu partout.
Dans le disque, vous abordez une période charnière, celle entre 16 et 22 ans. Pourquoi avez-vous décidé d’écrire sur cette tranche de vie-là?
J’ai su très vite de quoi allait parler mon album. Quand j’ai commencé à sortir mes premiers morceaux, je me suis dit que j’avais envie de rentrer dans l’intime et de faire tomber la pudeur. Pour me raconter mais aussi pour que les personnes qui se sentent concernées puissent entendre un récit qui leur ressemble et qui existe dans le paysage musical. Et ça aurait été mentir que de parler de ma vie sans évoquer cette partie-là : la période entre mes 16 et mes 22 ans, c’est ce qui a fait qui je suis aujourd’hui. Vraiment. Dès que je pense à ma jeunesse, ce sont ces événements-là : le fait de quitter le foyer familial à 16 ans, le fait de tomber dans une précarité assez tôt – et d’y rester assez longtemps, aussi –, le fait de ne pas avoir de repères. Tout ça fait que j’ai été dans une forme de résilience et de combativité assez tôt. Et puis, ça fait qui je suis : mes complexes sont liés à ce que j’ai vécu à ce moment-là, mais mes fiertés et mes ambitions le sont aussi.
La musique était-elle déjà présente dans votre vie à ce moment-là?
Oui, elle était déjà là. Mais c’était un rêve, j’avais l’impression que c’était complètement inaccessible. Je le faisais secrètement, sans sensation de légitimité. Cette période, elle est très paradoxale. Mes 16 ans, jusqu’à récemment, j’avais l’impression que c’était le malheur de ma vie : ça a totalement redirigé mon itinéraire, et c’était une période très douloureuse. J’ai été très seule. Avec le recul, je me rends compte que c’était un malheur qui cachait des opportunités : c’est comme si j’avais arraché un pansement, ça a piqué au moment même mais ça a permis une forme de guérison, puis une ouverture vers l’extérieur.
Est-ce que vous pourriez me donner quelques ingrédients – voire des recettes – que vous avez utilisés pendant la création de l’album? Qu’est-ce qui fait la patte Camille Yembe?
J’aime beaucoup les guitares et les saturations. C’est quelque chose qu’on a mis un peu partout. On se basait tout le temps sur les mêmes références : on avait cette playlist, qui était un peu notre base. Ça pouvait aller de Radiohead à Aphex Twin, en passant par Mk.gee. L’une des règles, aussi, c’est qu’il n’y avait pas de restriction : si il y avait un truc qui nous parlait et que ça s’éloignait un peu de la direction de base, on y allait quand même. Notamment, les morceaux plus “eighties” comme Long métrage et Les euros : c’était pas dans la ligne directrice, mais comme j’ai kiffé, j’ai dit « je les mets quand même ». Et puis le truc qui relie le tout, c’est ma manière de découper les morceaux : j’ai un flow qui est bien à moi, un phrasé aussi, et du coup même si tout va dans tous les sens, il y a quand même une cohérence par rapport au récit, par rapport à comment je le raconte, et par rapport au ton que je donne à mes chansons.
En écoutant votre disque, j’ai beaucoup pensé à Disiz et à Arlo Parks. Est-ce que ces artistes font partie de vos influences?
Je ne les cite pas comme influences mais leur musique m’a d’office influencée. Je les ai énormément écoutés, notamment le dernier album de Disiz. Je me le suis pris en pleine face, je l’ai écouté en boucle (…) Mais c’est difficile pour moi de citer des influences : la créativité, c’est influencé par un tas de choses. Moi, je peux être influencée par quelqu’un que je croise, je suis influencée par un son que j’entends quand je bois un café, je suis influencée par tout ce que j’ai emmagasiné. Le spectre des influences est très large.
Dans chaque chanson, vous posez comme un décor, un paysage. Y a-t-il d’autres formes d’art qui vous ont inspirée?
Le cinéma m’inspire beaucoup. Je visualise beaucoup mes morceaux. Souvent, quand je demande à mes compositeurs de créer, je leur décris mes idées comme un film. Je leur dis, « imaginez que je suis en boîte, qu’il fait noir, les gens dansent mais il y a une personne qui est un peu triste ». Je leur donne une sorte de scénario, et c’est souvent de là qu’on part pour créer la musique.
Vous avez toujours été autodidacte. Cette soif de do-it-yourself et d’autonomie nourrit-elle votre processus de création?
Je ne sais pas si c’est le DIY qui me drive, je pense que j’ai été amenée à bosser comme ça par la force des choses. Mais si je suis très impliquée dans tous les pans, c’est parce que je n’arrive pas à faire autrement. Je pense qu’à un moment donné, pour qu’il y ait une sensation de cohérence globale, il faut que ton impulsion soit à la base de tout. Quand une personne écoute ta musique, regarde ton clip, vient à ton concert et se dit « purée c’est tellement ancré, c’est tellement cohérent », elle ne sait pas toujours pointer du doigt pourquoi, mais c’est lié au fait que l’impulsion de l’artiste soit ancrée un peu partout. J’y crois fortement.
D’où vous vient ce goût pour la narration?
La première gifle que j’ai eue d’un artiste qui m’a beaucoup inspirée, c’est Charles Aznavour. À 18 ans, je suis tombée sur sa vidéo avec le mouchoir. Je ne l’avais jamais vue avant. Il est là avec son mouchoir et il raconte La Bohème. Quand j’ai vu cette vidéo, j’ai été très touchée. Je me rappelle avoir pleuré, parce que j’avais l’impression d’être à l’époque qu’il décrivait, avec les murs qu’il dépeignait. J’avais l’impression de sentir les odeurs, j’avais l’impression d’être emmenée là où il était. Je me suis dit « c’est ça, être un artiste complet. C’est ça, se raconter ». C’est lui qui m’a donné cette impulsion de me raconter de manière plus cinématographique, avec plein de petits éléments.
Sur votre disque, vous partez de choses très intimes qui, presque paradoxalement, prennent une dimension universelle. C’était quelque chose que vous aviez en tête en le faisant?
Oui, j’y ai beaucoup pensé. Quand j’ai sorti Encore, j’ai proposé à mon public de faire des capsules vidéo avec moi et ça a été la première fois que je le rencontrais. Pour la première fois, j’ai rencontré les filles qui me suivaient, qui écoutaient ma musique et ça m’a frappée : même sans les connaître, j’avais l’impression qu’on se retrouvait à certains endroits. Dans la manière de parler, de se vêtir, de se mouvoir, c’est comme si on venait du même monde. En rentrant chez moi, je me suis dit : « c’est ça, la musique ». Quand tu te racontes, tu crées un point de rendez-vous pour d’autres. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de quoi allait parler mon album. Je l’ai fait pour moi, bien sûr, mais aussi pour les autres – pour les gens qui m’écoutent. Faire exister un récit très précis, ça permet de faire écho. Et je trouve ça important de faire exister des récits populaires dans la pop.
Cette sincérité traverse tout l’album. C’est important pour vous de rester au plus près du réel?
Aujourd’hui, oui. Mais je ne veux pas me bloquer dans une certaine manière de faire mon art. Dans ce projet-ci, comme je racontais ma vie, ça devait être sincère – ne fût-ce que pour moi. Mais après, ça ne veut pas dire que demain je n’aurai pas envie de raconter un récit un peu enjolivé, ou même l’histoire de quelqu’un d’autre.
Camille Yembe
J’écris aussi pour les autres, et écrire pour moi de manière aussi intime, c’est drainant.
C’est difficile comme exercice, d’être aussi proche de soi-même?
C’est hyper dur. J’écris aussi pour les autres, et écrire pour moi de manière aussi intime, c’est drainant. Tu vas rechercher des souvenirs enfermés, et même si tu t’étais dit « OK c’est bon, je suis passée à autre chose », tu viens rouvrir les boîtes pour trouver le bon ton, le bon angle, te rappeler des détails, etc. C’est assez énergivore et même un peu douloureux, comme démarche.
Écrire pour d’autres artistes, comment est-ce que ça nourrit votre propre musique?
C’est un exercice qui me plaît beaucoup. Je pense que si je n’étais pas passée par-là, je n’aurais pas fait une musique aussi diversifiée. En écrivant pour les autres, j’ai découvert que je kiffais poser sur d’autres types de productions. Quand j’ai écrit pour Eva, je me suis dit « il y a des trucs que je kiffe faire » (…) J’ai écrit un peu pour Tiakola et je me suis dit « tiens, les sonorités afro ça me parle aussi ». Donc ça m’a ouvert l’esprit. À partir de ce moment-là, je me suis dit « je veux tout faire, je ne veux pas choisir » (rires).
Sur Interlude – L’Étoile, on entend la voix de votre papa. Comment est-ce que vous avez eu l’idée de récolter son témoignage?
Tout a commencé avec le drapeau. Je suis allée creuser dans toutes les significations du drapeau, dont l’étoile. L’étoile que j’ai cabossée, que j’ai déformée, à l’image de mon histoire. Comme mon père est responsable, en partie, de ma vie – le fait que je sois seule, c’est aussi dû au fait qu’il n’était pas présent, étant donné qu’il était au Congo –, j’avais envie de lui poser une question. Je lui ai envoyé une note vocale sur WhatsApp en disant « papa, je vais te poser une question : est-ce que selon toi, une étoile cabossée, ça continue de briller ? ». Je ne lui ai donné aucun contexte, et l’interlude, c’est la réponse qu’il m’a donnée. Il a découvert que je l’avais utilisée quand la capsule est sortie, il l’a envoyée à toute la famille en disant « je suis dans l’album de ma fille ! ».
Camille Yembe
Rien que le fait que j’existe dans le monde de la pop, c’est politique.
Dans cet album, vous racontez la précarité, mais aussi la jeunesse populaire. Le fait de visibiliser ces réalités, est-ce que c’est un geste politique?
Que je le veuille ou non, c’est forcément politique. Ce n’est pas forcément une volonté de ma part, mais je pense que rien que le fait que j’existe dans le monde de la pop, c’est politique. Le fait que je raconte une jeunesse populaire, c’est politique aussi. C’est marrant, parce que la pop c’est populaire, à la base. Mais je trouve que dans ce genre-là, la majorité des morceaux sont très généralistes. Et il y a des récits – qu’on trouve plus dans le rap, peut-être – qui ne sont pas mis en avant dans la pop. Et la précarité, encore plus : l’argent est un sujet très tabou. Je pense qu’il y a quand même une volonté de revendiquer un récit qui, selon moi, n’existe pas encore assez dans la pop – et de le faire exister pleinement, fièrement. Rien que le fait de dire « j’existe », c’est politique.
Tout le long du disque, on vous sent évoluer entre deux mondes : d’un côté, quelque chose de très brut, presque rugueux. De l’autre, une sensation de liberté, de flottement.
C’est un peu ce qui me compose, ce paradoxe de l’entre-deux mondes. Je me le suis toujours dis : « un jour, je vais sans doute avoir plus de moyens ». Je serai peut-être même un transfuge de classe – et je le souhaite. Mais je ne serai jamais une nouvelle riche, je serai toujours une ancienne pauvre. Même en atteignant certains milieux médiatiques, etc. Je me sens plus comme une ancienne précaire qu’une nouvelle privilégiée.
Parmi les quinze titres de l’album, on retrouve deux featurings : Autodéfense avec Ino Casablanca, et 16 ans dans les veines avec Lous and The Yakuza. C’était important d’inclure d’autres voix ?
De base, comme c’est un disque hyper intime, je ne voulais pas le faire. Et puis j’ai quand même réfléchi et je me suis dit « est-ce qu’il y a des personnes qui pourraient faire sens dans mon projet et donner une voix commune à la mienne, en racontant leurs propres récits ? ». Collaborer avec Lous, ça m’est venu assez naturellement : c’est une artiste belge, j’aime beaucoup ce qu’elle fait, et puis je sais qu’elle a un récit un peu cabossé, elle aussi. C’est elle qui a choisi 16 ans dans les veines. À la base, c’était une interlude mais elle m’a dit qu’elle voulait rajouter ses voix là-dessus, et ça s’est fait très naturellement. J’avoue que le fait de symboliser un featuring de deux femmes noires dans la pop, je trouve ça fort. Avec Ino, ça s’est fait naturellement aussi : quand je le regarde et que j’écoute son art, j’ai la sensation que lui aussi, ce sera peut-être un jour un nouveau riche (rires). Je me dis qu’il vient peut-être des mêmes endroits que moi.
Vous lui diriez quoi, à la Camille de 16 ans ?
Je lui dirais que le monde est dur. Mais que le monde est très beau aussi. Qu’elle a le droit de vivre de belles choses et qu’elle va y arriver. C’est ça que je lui dirais.
Camille Yembe — Jeune & Laide (Tie Break Music/Pafff Music)
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Camille Yembe - Rien à fêter