Sandra Kim
40 ans après "J’aime la vie"
Pantalon fuchsia, boucles d’oreilles triangulaires, tailleur blanc et coupe de cheveux suffisent à replacer l’exploit sur la ligne du temps. Le 3 mai 1986, en Norvège, une adolescente liégeoise offrait à la Belgique sa seule victoire à l’Eurovision. Quarante ans plus tard, Sandra Kim donne encore de la voix. Pour toujours la première, à jamais la plus jeune lauréate du concours, la chanteuse aime sa vie. Même si ce n’est pas celle dont elle rêvait…
Vivre sans se soucier du lendemain. Profiter de l’instant présent. Carpe Diem. L’expression latine, tatouée sur l’avant-bras de Sandra Caldarone, en dit long sur le caractère de celle qui, en 1986, entrait dans l’histoire de l’Eurovision. Quand on lui demande de réveiller les souvenirs, de revenir à Bergen, sur les traces de J’aime la vie, il y a d’abord une odeur de saumon. Pas exactement le genre de détail qu’on associe à une victoire historique…
Et pourtant, c’est par là que tout lui revient. « Dans ce concours, il y a toujours un petit film qui vient présenter l’artiste à venir, retrace Sandra Kim. Lors du tournage de cette vidéo, les Norvégiens m’ont demandé d’empoigner un saumon d’une main et de faire coucou au public de l’autre. Le hic, c’est que je déteste le poisson. Je devais sourire face à la caméra mais j’avais la nausée. Cet animal n’était plus de première fraîcheur ! » L’histoire retiendra sa chanson. L’artiste, elle, se souvient d’emblée du poisson. Ce décalage est révélateur. L’Eurovision fabrique des images un peu kitsch et façonne des carrières musicales à tout-va. Mais derrière le mythe, il y a l’humain.
Sandra Kim
Moi, je voulais devenir hôtesse de l’air…
« Quand on s’inscrit à ce concours, l’objectif est, bien sûr, de le gagner », rappelle la native de Montegnée. « D’autant que je me sentais portée par la ferveur nationale. Le soutien était total, aussi bien en Flandre qu’en Wallonie. Je ne voulais pas décevoir. Quelque part, j’étais là pour faire plaisir aux gens. Cela étant, à titre personnel, l’Eurovision n’était pas un rêve. Moi, je voulais devenir hôtesse de l’air… » Le 3 mai 1986, sur le coup de 23h30, les derniers votes consacrent J’aime la vie. Sandra Kim pénètre alors dans une autre dimension. « J’ai tout de suite compris ce qui me tombait dessus, assure-t-elle. Je me suis dit “ca y est, ma vie est fichue !” »
Secret story(telling)
En Europe, et un peu partout dans le monde, le public scande déjà le tube de l’Eurovision 1986. Son refrain — du genre à scotcher les neurones comme un chewing-gum qui s’agrippe à une semelle — tient du coup parfait ! La chanson déborde d’optimisme. J’aime la vie est un hymne fédérateur, hédoniste, ultra naïve. « J’avais 13 ans. Ce titre était calibré pour une voix d’enfant. Le faire chanter par une femme de 20 ans, ça n’aurait pas eu le même impact. Parce qu’une gamine qui affirme qu’elle aime la vie, ça vend de l’espoir ! » Sans le savoir, Sandra Kim inaugure une forme de “storytelling” avant la lettre. De la Turquie à la Scandinavie, de l’Islande au Japon, les audiences adhèrent : une jeune fille qui proclame son amour de la vie, c’est rassurant. La fiction frôle la perfection.
Car fiction il y a. Officiellement, Sandra Kim a 15 ans lorsqu’elle monte sur la scène de Bergen. En réalité, elle en a 13. Un secret mal gardé ou une petite torsion de la vérité qui, dans tous les cas, déclenche une controverse diplomatique — la Suisse proteste — mais qui, avec le recul, paraît bien dérisoire. « Quand on est jeune, on veut être grande », observe-t-elle à présent, du haut de ses 53 ans. Le mensonge, comme un costume un peu trop large, finira par tomber de lui-même.
Cette année, l’Eurovision fête son 70ᵉ anniversaire (l’événement voit le jour en 1956, à Lugano). Au fil des éditions, les modes ont évolué, les codes ont changé, tout comme les canaux de communication. TikTok, fandoms, stratégies de visibilité : le rendez-vous organisé par l’Union européenne de radio-télévision est devenu une machine tentaculaire. Sandra Kim, elle, observe à distance. « Aujourd’hui, les participants arrivent sur place trois semaines avant le début de la compétition. Ils présentent leur chanson à plusieurs reprises. Ils doivent faire de la promotion, participer à des soirées, à des conférences de presse, s’impliquer quotidiennement sur les réseaux sociaux. Heureusement, je n’ai pas connu tout ça… Je suis restée cinq jours en Norvège, avant de rentrer à Liège. » Entre Bergen 1986 et Vienne 2026, le contraste est saisissant.
Tomber le masque
Entre ces deux épisodes, il y a eu d’autres finales, avec des victoires de Céline Dion, Lordi, Loreen, Conchita Wurst ou Måneskin. Mais personne n’oublie J’aime la vie. « D’un côté, c’est une chance, souligne Sandra Kim. D’un autre côté, c’est un fléau, un peu comme si je n’avais jamais rien fait d’autre au cours de ma carrière. Alors que, dans les faits, j’ai tout de même sorti six albums. » La chanteuse belge est, effectivement, un modèle de longévité. En français, en italien, en néerlandais ou en anglais, ses chansons assument pleinement leur identité européenne et traversent aisément les frontières (linguistiques). En Flandre, Sandra Kim crève d’ailleurs l’écran, en 2020, avec un triomphe en finale du télécrochet The Masked Singer. « J’ai eu des hauts et des bas. Je ne m’en cache pas. Mais je suis très fière d’être encore là. J’ai toujours vécu de ma musique. »
Actuellement en tournée, avec des concerts prévus à Bastogne, Turnhout, Malines, Liège ou La Louvière, Sandra Kim célèbre ses quarante années dans le métier, sans oublier de revisiter J’aime la vie. « Récemment, j’ai retrouvé du plaisir au contact de ce morceau. Je le joue en compagnie de mon groupe. Ma voix n’est plus celle de 1986. La tonalité a évolué. J’en profite donc pour aborder la chanson différemment, avec de nouveaux arrangements. »
Jusqu’à la fin des temps
En Belgique, Sandra Kim reste une icône. Pour une raison toute simple : elle est, à ce jour, la seule à avoir remporté l’Eurovision pour le compte de sa nation. Aussi, incarne-t-elle une forme d’exception. Sa victoire est aussi une anomalie. Puisqu’en 1990, le règlement du concours est modifié, imposant un âge minimum de 16 ans à l’inscription d’une candidature. En conséquence, son record de précocité ne pourra, jamais plus, être battu. Sandra Kim sera, jusqu’à la fin des temps, la plus jeune lauréate de l’Eurovision. « J’en suis très fière mais c’est pesant, dit-elle. À partir de l’année prochaine, c’est tout ! Je ne veux plus prendre la parole sur ce sujet. Mentalement, j’ai besoin de marquer une pause, de parler d’autre chose. Je ne renierai jamais ma participation au concours ni la place prise par J’aime la vie dans l’histoire de la Belgique. Mais revenir en boucle sur un truc vieux de quarante ans, ça peut rendre dingue ! »
En 2026, le nom de Sandra Kim reste toutefois indissociable de l’Eurovision. Catapultée porte-parole de son pays, la chanteuse a pour mission d’annoncer, à la télévision, à quelle nation la Belgique accorde ses fameux “12 points”. « Me retrouver devant des millions de téléspectateurs, quarante ans après ma participation, c’est évidemment symbolique. » Et lorsqu’on l’invite à faire un pronostic, sa réponse est sans équivoque : « J’aimerais que la Belgique l’emporte ! Secrètement, c’est mon souhait le plus cher. Ne plus être la seule à avoir gagné. Ce serait reposant. » Ainsi, chaque année depuis quarante ans, la chanteuse croise les doigts à l’annonce des résultats. Car, en substance, il y a toujours une chance… Mais surtout, la perspective de profiter de la vie. Sous un nouveau jour.
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Sandra Kim - J'aime La Vie | Belgium 🇧🇪 | Winner of Eurovision 1986 -
The Masked Singer: Sandra Kim (Queen)