Accéder au contenu principal
Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

Les lieux de concerts changent, s’inquiètent et s’adaptent

Enquête sur l'évolution des salles de concerts

Julien Broquet

Entre la fermeture des Ateliers Claus et la fin des concerts de rock au Café Central, le paysage underground bruxellois du live est en train de changer. Tout ce qui n’est pas mainstream se fait secouer. Le secteur est inquiet. Avec quelles craintes et perspectives pour les salles d’émergence et indé de la FWB?

Il y a quelques semaines, les Ateliers Claus annonçaient mettre la clé sous le paillasson. Après 20 ans de bons et loyaux services, de découvertes, de prises de risques, d’expérimentation, l’espace culturel saint-gillois à tête chercheuse arrête les frais. « Ce lieu est un peu mon enfant spirituel, explique Frans Claus. Je l’ai mis au monde avec des moyens privés et cette idée qu’il pourrait marcher à un moment de manière indépendante. Sans moi. Comme un adulte. On y est arrivé. On a fonctionné avec des subsides officiels. Trois personnes salariées et divers champs d’action. La programmation, le label, l’agence de booking, les résidences… »
 

Frans Claus - Les Ateliers Claus
De la musique difficile ?
Il faut de temps en temps faire
des efforts pour trouver la beauté.


Mais en 2022, c’est la coupure totale, nette et brutale. Leurs subventions, entre 125.000 et 150.000 euros, du gouvernement flamand leur sont retirées. « J’espérais tenir le coup jusqu’à d’éventuelles nouvelles aides structurelles mais ce n’est pas possible. J’ai essayé de continuer. C’est à d’autres gens de prendre le relais. »

En 20 ans, les Ateliers Claus ont organisé 800 concerts. Enregistré une cinquantaine de disques. C’est aux Ateliers Claus que Thurston Moore (Sonic Youth) venait ces dernières années jouer. Aux Ateliers Claus qu’on a découvert les zozos de Sleaford Mods désormais sold out à l’AB. « Je pense plutôt à tous ces petits projets d’un haut niveau artistique qu’on a pu proposer. On a découvert un tas de choses et les spectateurs avec nous. »

Les politiques ne réalisent pas le retentissement d’un endroit comme celui-là au niveau international. « Il est dû au fait d’avoir mis à l’affiche une scène ignorée par les acteurs du secteur qui fonctionnent sur des normes commerciales et pensent la musique en ventes de tickets. Au fait de programmer des artistes authentiques. Des gens qui cherchent et se questionnent. De la musique difficile ? Pas toujours mais parfois. Il faut de temps en temps faire des efforts pour trouver la beauté. Que ce soit dans l’art ou dans la vie. »

Frans Claus appelle à davantage d’équilibre entre les sommes allouées à l’Ancienne Belgique, au Botanique, au Théâtre National et l’argent accordé à des plus petits projets comme le sien. « Il y a toujours eu des initiatives qui meurent, qui naissent ou renaissent, dans l’underground bruxellois. Les idées vont trouver leur chemin. Mais je ne sais pas où et comment. Penser que les grandes structures comme l’AB et le Bota vont récupérer les petites initiatives n’a pas de sens. Ça ne marche pas comme ça. »

Frans Claus remarque que les gens qui sont forts dans l’élaboration de dossiers obtiennent des résultats et de l’argent. Mais le 15 rue Crickx n’a pas dit son dernier mot. « Plusieurs idées sont sur le tapis. La salle ne va pas disparaître tout de suite. Elle ne sera pas transformée en magasin de légumes ou en atelier privé. Je veux qu’elle reste un endroit public d’une façon ou d’une autre. J’ai besoin de partenaires et l’intention de trouver une formule plus légère. Plus amusante. Plus directe. Sans toutes ces histoires de budget, de subvention, d’administration. »

Centre déserté

La fermeture des Ateliers n’est pas un cas isolé. L’émergence, la découverte et l’underground souffrent. Le Café Central arrête ses concerts de rock gratuit. Le Rock Classic, spécialisé dans les soirées rock, metal et grunge, a stoppé ses activités après 30 ans d’existence. La scène électro aussi en prend pour son grade. Le Bonnefooi, le Spirito, La Cabane et Reset ont tous disparu ces derniers mois.


Valentino Sacchi - B.U.N.K.
La fermeture des bars-concerts en dit long sur la fréquentation du centre.
(...) C’est normal avec la pression immobilière.

 

« La scène culturelle en chie un peu, reconnaît Valentino Sacchi, qui se cache derrière le B.U.N.K., espace bruxellois DIY consacré à la création et diffusion musicales. À mes yeux, c’est toujours alarmant quand la culture n’est plus bien accueillie dans un centre-ville. La fermeture des bars-concerts en dit long sur la fréquentation du centre. Les gens le désertent pour un tas de raisons. C’est un peu moche mais c’est comme ça presque partout. À Londres, Berlin ou Paris, les chouettes lieux sont dans les quartiers autour. C’est normal avec la pression immobilière. Mais donc, ça se passe dans l’à-côté. Et il se fait qu’à Bruxelles, l’à-côté n’est pas très loin. »

Valentino Sacchi pense notamment aux Marolles et à leur Chaff. Un petit bar place du Jeu de Balle où on fait rentrer 50 personnes au chausse-pied et où il y a des concerts furieux et gratuits tous les lundis. « Toutes les semaines quasiment toute l’année, tu as 300 personnes devant. Des jeunes punks alternatifs de la scène rock bruxelloise. Des tatoueurs et des disquaires organisent des événements par-ci par-là dans le quartier. Et Gimic propose des DJ sets. »

On pourrait aussi parler du Cobra Jaune près de la Gare du Midi ou de la Cantine solidaire Zot à Molenbeek qui accueillent tous deux des concerts. « La scène à Bruxelles est loin d’être mourante. Il y a plein de groupes. De plus en plus de musiciens. De plus en plus de lieux. Puis aussi un service d’occupation temporaire hyper vivant. La ville de Bruxelles tient à mettre à profit des espaces pour en faire des endroits alternatifs culturels. Il y a aussi tout le projet du côté de Tour & Taxis avec le Magasin 4. C’est pas la fin du monde du tout. »

Valentino Sacchi s’apprête d’ici deux ou trois mois à organiser des événements récurrents dans la salle de 500 personnes que le Magasin 4 a occupé temporairement. Il ne se voile pas la face. « Les décisions politiques affectent la scène. Beaucoup de lieux dépendent des subsides et les nouvelles structures ne sont plus acceptées. Au Bunk, on va devoir fonctionner sans pendant les quatre ou cinq premières années. Faut trouver des solutions. Effectuer des calculs de recettes pour organiser des événements rentables. On a eu 5.000 euros de la FWB alors qu’on en demandait 170.000. Et on a reçu 5.000 euros de la COCOF parce qu’on va développer des cours et des ateliers de musique pour publics en difficulté en partenariat avec des asbl. Faut se repenser. »

Mentalité de pirate

Si le Café Central a annoncé qu’il mettait un terme à ses concerts de rock gratuits, Ypsos y organise depuis trois ans des événements hip-hop. « Nous, on continue d’y faire des concerts. Ça fonctionne. La direction artistique du Café Central a surtout été orientée rock pendant un moment. Le boss est en train de repenser un peu son endroit. » Le collectif d’Ypsos, Street Dreamz, a mis en lumière plus de 150 artistes. « Nous, on est partis du principe : “il n’y a pas assez de concerts de rap, on va les organiser nous-mêmes”. On a commencé avec du gratuit pour attirer un public. Et maintenant, il y a une petite entrée plus symbolique qu’autre chose. Entre 5 et 8 balles. Il y a de moins en moins de cafés-concerts. Avant le Metteko faisait des trucs. Le Live Music Café a fermé. Certains bars proposent des jams. Mais on n’est pas dans ce trip. Le Central est une belle alternative aux salles conventionnelles où il est devenu compliqué de proposer un prix correct de billet vu les frais engagés. Nos soirées ne sont pas menacées mais on a d’autres envies. On ira peut-être faire d’autres trucs dans d’autres lieux avec un autre concept. »

Éducateur spécialisé, Ypsos a grandi à Nevers et vit depuis 20 ans en Belgique. « Personne n’a envie de vivre dans des villes sans culture. De se retrouver dans un endroit où il n’y a qu’une usine, un hôpital et une école… D’autant que Bruxelles est un vivier incroyable. Et ce toutes disciplines confondues. »

Le rappeur reconnaît l’importance des subventions (« selon moi, elles doivent permettre l’accès à la culture pour tous ») mais n’est pas du genre à pleurnicher. « Ça va devenir de plus en plus compliqué pour les niches. Ce n’est pas un mal pour un bien mais ça permet aux artistes de se réinventer. On n’a pas besoin de subventions pour faire de l’art. L’indépendance et l’esprit punk des années 80 remettent la musique au centre du game. Inventer, créer, c’est la flamme qui anime les artistes. Tu as beau souffler sur le feu, il reste toujours les braises. Je suis pas trop dans le truc ouin ouin. À chialer. Ça a toujours été comme ça. Et sans ça, il n’y aurait pas eu de punk. Il n’y aurait pas eu de hip-hop. De mouvement contestataire. Tout ces courants sont nés du rejet des institutions. À nous de faire ce qu’on peut, à notre échelle, en tant que citoyens. »

Ypsos n’en a pas moins sa petite réflexion sur la situation. « Les gens ont moins de moyens. Aller voir des concerts en semaine et boire des coups, c’est un budget. Le centre a peut-être aussi moins bonne réputation. Les gens s’y aventurent moins. Se garer coûte un pont. Tout ça a dû jouer. Je pense qu’il faut avoir une petite mentalité de pirate si tu veux faire subsister ton art. »

Emmener ailleurs

« Faut avoir un peu de chance avec le voisinage. Un peu de jugeote dans la manière de gérer. Mais moi, je n’aurais jamais monté un projet culturel autre part qu’à Bruxelles, reprend Valentino. À mon sens, en Wallonie, il n’y a pas assez de gens, pas assez de groupes, pas assez de public. Je ne vois pas une ville où j’aurais pu monter un projet similaire au Bunk en me disant que ça fonctionnerait. Liège est sans doute le seul endroit où un vivier survit et survivra toujours. »


Jean-François Jaspers - KulturA.
On réfléchit à plein de trucs pour essayer de créer des mini expériences.
(...) Les gens aiment parfois que tu les emmènes ailleurs.

 

Le KulturA. ne s’en sort pas trop mal et passe entre les gouttes. « On verra comment le contrat de diffusion va être renouvelé. On espère qu’il sera maintenu et pas diminué, commente Jean-François Jaspers, l’un de ses coordinateurs. La FWB constitue un de nos gros subsides. Mais on a aussi reçu l’aide du fonds Maribel et on a récupéré des budgets APE qui font qu’on est arrivé à un niveau de financement jamais atteint jusque-là. »

Le KulturA. arrive plus ou moins à 30% de soutien public et c’est du jamais vu. « On a pris l’habitude de se débrouiller. Il est impossible pour nous de fonctionner sans soutien mais on génère une grosse partie de notre chiffre d’affaires. Il y a donc davantage de possibilités de rebondir. D’autant que toutes nos aides ne viennent pas du même endroit et d’un seul gros pouvoir subsidiant. »

Depuis 2023, le KulturA. demande des participations aux collectifs et aux orgas. « Vu la situation financière, il a fallu trouver des moyens de créer de nouvelles recettes. On demande un petit forfait et 1,50 euros par entrée payante générée. Mais pour les orgas rock, c’est déjà compliqué quand elles ne doivent rien payer. »

À Liège comme partout, le paysage évolue, se redessine. « Le KulturA. devient un peu plus club, commente Yannick Grégoire membre de son OA et de JauneOrange. Parce que ce n’est pas une salle qui programme elle-même, ce sont des collectifs qui y prennent leurs quartiers. » La “fête” est clairement plus rentable que le concert. « Avec JO, on est déjà aussi un peu entrés dans cette logique. On essaie d’organiser nos événements les vendredis et les samedis parce que ça se termine en fiesta. On tente d’autres choses. On s’est mis à organiser des petits showcases gratuits le dimanche dans nos nouveaux bureaux. On sent qu’il y a un public. Mais ce n’est pas une vraie économie de salle de concerts. Quand tu es obligé d’organiser 25 événements par an selon ton contrat programme et que sur 13 d’entre eux, ça ne marche pas, tu changes ton fusil d’épaule. Dimanche, on a organisé un concert et les gosses pouvaient faire du patin à roulettes. Ça reste ouvert plus longtemps. On réfléchit à plein de trucs pour essayer de créer des mini expériences. On essaie aussi de bouger. Ça fait partie du package. Les gens aiment parfois que tu les emmènes ailleurs. Faut se renouveler. Proposer autre chose. »

À la grosse louche, au KulturA., il y a 40% d’électro pure et dure. 20% de hip-hop. 15% de rock. Puis tout ce qui est un peu hybride… « Chaque nouveau collectif amène une nouvelle énergie avec un nouveau public ou un ancien public qui ne venait plus ou venait moins. Le tout reste dynamique », remarque William Livet, coordinateur et responsable com des lieux.

Il y a toujours du mouvement et du changement dans le secteur du live. « Le Hangar a priori va s’arrêter, avance JF Jaspers. Le gars a envie de faire autre chose de ses week-ends. Celui qui était derrière le Garage est décédé. Et j’ai appris récemment que la Zone allait se mettre à fonctionner un peu comme nous. Qu’il n’y aurait plus de programmation propre. Que ce serait une mise à disposition de la salle à différents collectifs. » La Cité ardente n’a pas trop à se plaindre pour autant. « On a quand même un beau réseau de salles et de lieux. Avec tous types de jauges. Il y a pas mal d’endroits de 150-200 spectateurs mais c’est une bonne taille pour Liège. On n’est pas Bruxelles. En plus, il n’y a pas deux Zone ou deux KulturA. Chacun a ses spécificités. Il y a également des lieux qui ont ouvert rue Roture pour les musiques électroniques. »

Pression sur les plus pauvres

« De manière générale, de moins en moins de lieux organisent des petits concerts où tu peux vite te placer. C’est bouché, explique Yannick Grégoire (KulturA.). Le Café Central, tu pouvais toujours compter dessus pour un groupe à guitares bien foutu. S’il est plus là, ta date à Bruxelles devient tout de suite plus compliquée à trouver. Surtout si tu commences. Tu vas devoir attendre. Faire tes preuves. Mais si tu ne joues pas, tu les fais jamais évidemment. Et tu progresses plus difficilement. Le modèle est vraiment en train de se péter la tronche. Ça met une énorme pression sur les groupes à qui on dit qu’il faut produire du contenu, du son, des vidéos. Moi je crois au concert. Quand tu débutes, c’est l’essence. Certains ne seront de toutes façons jamais les rois du online. »

Avec un peu de recul, le constat est minant… « En gros, on évolue dans un secteur socio-culturel avec des valeurs qui nous font défendre des projets peu ou pas rentables mais on a des logiques de rentabilité pour tout. On doit faire attention à tout. On devient ce qu’on ne voulait pas devenir et on se retrouve à mettre la pression sur ceux qui sont plus pauvres que nous. C’est-à-dire les artistes. »

Au Rockerill, l’heure est plutôt à l’inquiétude. Fauchée, la ville de Charleroi a diminué ses subsides de 15% en 2025 et de 25% cette année. « On parle d’une subvention d’une quarantaine de milliers d’euros. Mais ça reste significatif », note Michael Sacchi. Quant au projet d’aménagement de la grande salle, au changement de toiture, à la sécurisation et à l’isolation thermique et acoustique du bâtiment, il est pour le moment passé à la trappe. « La troisième chose qui vient de nous tomber sur le râble, c’est la grande inspection des points APE (des contrats spécifiques d’Aides à la Promotion de l’Emploi qui dégagent des moyens pour les structures, ndlr) lancée par le ministre Jeholet. Si on perd encore ces montants, on devra réduire nos activités évidemment. » Ce que le Rockerill a déjà fait. Il est aussi obligé de lésiner sur les cachets, de programmer des artistes plus installés. « On ne peut pas se permettre de donner 500 balles à tous les groupes et de se retrouver dans le rouge. Il faut rentabiliser avec les entrées et avec le bar. Mais c’est une réalité qui vient de chez les brasseurs: les gens boivent de moins en moins. Notre contrat programme 2024-2028 comporte des obligations: autant de soirées, autant de groupes de la FWB, autant de groupes féminins… Mais on ne peut pas se permettre de cumuler des événements à perte. Il va falloir choisir des soirées, des groupes qui amènent du monde. Raboter les cachets. C’est à l’opposé de ce qu’on nous avait demandé. En 2022–2023, le leitmotiv, c’était de mieux payer les artistes. »

La situation pousse à vivre au jour le jour. À éviter de se projeter. « J’essaie de me diversifier déjà. Je ne veux pas me limiter au rock punk garage. On a nos soirées techno. On s’ouvre au jazz. Une soirée reggae est prévue et Julian organise des événements metal avec lesquels il commence à fidéliser un chouette petit public. Il faut se remettre en question. C’est notre métier. On est obligé de voir plus loin que le bout de notre nez. »

Les groupes vont-ils en arriver comme dans certains pays à devoir eux-mêmes payer pour jouer dans des bars ? « En tout cas, les petites salles de découverte ici, c’est mal en point. À La Louvière, avant, tu avais trois cafés qui faisaient des concerts. T’étais payé au lance-pierre. Mais ça avait le mérite d’exister. C’est lors des concerts qu’on se fait les dents mais c’est aussi lors des concerts qu’on vend ses disques. »

La situation est également compliquée pour les groupes étrangers… « Je reçois entre 10 et 20 mails par jour de groupes qui cherchent des dates. Pour mai, juin, septembre voire début de l’an prochain. Je ne réponds même plus. On va d’abord regarder comment se passe notre printemps. »

Pertes conséquentes

Du côté de l’Atelier Rock à Huy, c’est la soupe à la grimace aussi. « On nous a supprimé une partie de nos subventions au niveau local, résume Patrice Saint-Remy. On avait 10.000 euros de la ville de Huy en frais de fonctionnement. On en a perdu 25%. Et on recevait un budget de 5000 euros pour l’organisation de la Fête de la Musique qui a carrément été supprimé. Le gel de l’indexation des subventions FWB est problématique à partir du moment où le cahier des charges ne change pas et où les coûts continuent d’augmenter. Et on a rencontré des soucis avec les Aides à la Promotion de l’Emploi. Trouver du personnel qualifié dans le domaine de la culture n’est pas spécialement évident et on n’a pas pu respecter notre engagement de trois équivalents temps plein. Ce qui fait qu’on perd 32.000 euros sur 95.000. Or, les APE représentent environ 25% de notre chiffre d’affaires global et on essuie des pertes relativement conséquentes depuis quelques années. »

Lors des deux dernières, L’Atelier Rock accueillait au moins un concert par semaine. Il va devoir se mettre un peu au régime. « Parce qu’on ne va pas pouvoir tenir le rythme avec moins de subventions et une pauvérisation de la population liée à un tas de diverses réformes. »

La situation de l’Atelier Rock est un peu particulière. Avec d’une part un pôle diffusion/concerts et de l’autre une école de musique qui est en quelque sorte son core business. « On a quand même 300 élèves. C’est ça qui nous tient debout. Mais je ne sais pas ce que vont faire ceux qui ne bénéficient pas de ces revenus complémentaires. »

Patrice Saint-Remy déplore le flou. La difficulté de se projeter. « Notre mission première, c’est les artistes émergents. Mais on risque à un moment de tomber dans le même piège que certains. De faire venir moins de créateurs que de groupes de covers… D’autant que dans le contrat programme qu’on a reçu en 2024, il nous est demandé de respecter des barèmes de cachets. Mais quand tu te retrouves avec des groupes qui ont joué trois fois, que personne ne connaît et que tu dois les payer 800 balles, ça devient un peu compliqué. Même avec Art et Vie. Le gouvernement actuel veut soutenir les artistes qui marchent. On est dans cette logique. Les petites salles vont devoir fermer. Et il n’y a que les grosses qui vont pouvoir survivre. J’ai l’impression qu’on est en train de supprimer la culture de proximité. Elle me semble vraiment en danger. »

Modèles en question

Rayon emploi, L’Entrepôt, à Arlon, rencontre lui aussi des difficultés à trouver des technicien·nes et à stabiliser une équipe à long terme. « On est à côté du Luxembourg qui est confronté à la même pénurie en termes de personnel technique. Et ce avec des salaires qu’on ne peut pas concurrencer », explique son administrateur Frédéric Lamand.


Frédéric Lamand - L'Entrepôt
On a toujours dû trouver des stratagèmes.
(...) Mais même comme ça, on arrive au bout du système.
Il va falloir d’autres idées.

 

Si les aides se mettaient à diminuer, il lui serait vraiment compliqué de maintenir à la fois un nombre de concerts, d’artistes de la FWB et de risques à prendre. « On sait qu’on va perdre de l’argent sur certaines dates. Mais ce n’est pas parce qu’on n’arrive pas à rassembler un public sur un artiste super émergent qu’il ne faut pas le faire jouer et le rémunérer un minimum. S’il n’y a plus ça, on va devoir faire du rentable sur tous les projets. Et là, on arrive dans un autre monde. Un monde qui n’est quasiment plus que privé et dans lequel la place à la création n’est pas le premier sujet. »

L’Entrepôt fait 80 soirs et 200 groupes par an avec une petite équipe de salarié·es. « Dans les musiques actuelles, on est depuis longtemps sur un modèle qui dit que la billetterie doit au moins payer les cachets artistiques. Ce n’est pas le cas, je pense, dans tous les secteurs culturels. »

La découverte reste compliquée. A fortiori dans une ville de 30.000 habitants. « On a toujours dû trouver des stratagèmes. Développer des logiques de coproduction. S’associer avec des milliards de gens pour se trouver des publics par rapport à des esthétiques musicales. On propose beaucoup de choses. Et on y met beaucoup d’associatif. Mais même comme ça, on arrive au bout du système. Il va falloir d’autres idées. »

Frédéric Lamand épingle par ailleurs l’impatience et la gourmandise de certain·es. « Avant, les groupes pouvaient et devaient faire une ou deux tournées avant de demander des cachés élevés. Désormais, certains veulent commencer avec une Ancienne Belgique ou une Madeleine parce qu’ils ont 50.000 followers. Ils pensent à court terme et à l’envers. »

Le monde et les habitudes sont en train de changer. « Il y a des choses à revoir. Ça ne sert à rien d’aller vers la suralcoolisation par exemple. Ce ne sont pas non plus des trucs super gais à gérer. Si un mouvement global va dans la modération, ce n’est pas plus mal. » Frédéric Lamand n’a pas assez de recul pour davantage de considérations. « Il y a un contexte politique, un contexte économique, un contexte environnemental qui ne sont pas super drôles. Ce n’est pas étonnant que les curseurs se déplacent au niveau de la jeunesse. Avec le monde dans lequel on vit, les modèles qu’on avait par le passé sont remis en question. »