Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

LE RÉVEIL DE COURTRAI

Louise Hermant

Coincée à quelques kilomètres de la France et de la frontière linguistique, la ville de Courtrai est devenue discrètement l’un des pivots importants de la scène musicale belge. Elle a vu passer sur ses terres des groupes au succès international comme Amenra ou Balthazar. Cette agglomération qui est longtemps restée dans l’ombre de Gand ou d’Anvers est aujourd’hui l’un des endroits à garder à l’œil pour découvrir de jeunes talents. 

#belgiumtrip #place·to·be
Kortrijk by the river

Tout le monde semble s’accorder sur une chose : Courtrai a bien changé depuis une dizaine d’années. Longtemps surnommée la “Dallas de la Flandre”, car perçue comme élitiste et réservée aux riches, la ville se débarrasse lentement de ses clichés. De nouveaux lieux voient le jour, des initiatives réjouissantes se constituent et la vie culturelle reprend de plus belle. Au point de se porter candidate au titre de Capitale européenne de la Culture en 2030.

C’est juste derrière le béguinage Sainte-Élisabeth situé au plein cœur de la ville, que le disquaire Crate Records a pris ses quartiers en août dernier. Tom De Geeter voit sa boutique comme un lieu de rassemblement pour les amateurs de musique. Il y propose plus de 4.000 vinyles, tous genres confondus, avec une place dédiée aux projets locaux et il compte organiser de nombreuses soirées dès que cela sera permis. Cet ancien membre du groupe de hip-hop alternatif Zucchini Drive n’a jamais quitté sa ville et a, lui aussi, observé son évolution. « Courtrai est une petite ville mais elle a une scène musicale très importante », note-t-il.

Patricia Vanneste - Wilde Westen

Comparé à Gand qui est saturée pour de nouvelles initiatives culturelles,
il reste à Courtrai beaucoup d’opportunités.


Selon lui, il existe un courant underground très fort à Courtrai, doté d’un esprit très “DIY”. Il pointe le mouvement Vlas Vegas, présent dans les années 2000 et qui se chargeait de mettre en avant des artistes issus tels que Amenra, un groupe de post-métal qui connaît un succès international. L’une des plus anciennes salles de concerts de Belgique, le Pit’s, est également l’un des monuments de la culture rock et punk de la ville. Tom De Geeter se rappelle y avoir vu l’Américain Kurt Vile il y a une dizaine d’années là-bas.

À quelque pas de Crate Records, on trouve l’imposant Muziekcentrum qui s’est trouvé une nouvelle jeunesse en 2018 et qui est désormais appelé Track. À l’accueil, le disquaire croise Vital Hoornaert qui lui annonce la sortie prochaine d’un livre autour de

la scène musicale de Courtrai, Van Johny Turbo tot Amenra de Jan Delvaux, et auquel Track collabore. Si la ville est souvent dans l’ombre de ses voisines Gand et Anvers, elle n’a cependant rien à leur envier. Elle a donné naissance aux plus grands groupes belges de ces 20 dernières années comme SX, Ozark Henry, Balthazar ou encore Goose. « L’une des particularités des artistes courtraisiens est qu’ils ne sont jamais dans l’imitation, ils ont chacun leur propre style, leur propre identité », pointe Vital Hoornaert.

Les bureaux de Track sont dans le même bâtiment que ceux de Wilde Westen, un organisateur d’événements musicaux. Créée en 2017, l’association a repris sous son aile la programmation de la salle de concerts De Kreun et s’occupe de plusieurs festivals comme Sonic City qui anime la ville à l’automne et Jazz Cats, créé en 2019, qui a pour objectif de mettre en avant la scène jazz internationale et belge. Elle se charge aussi du Festival Kortrijk centré autour de la musique classique. « Il y a un public fidèle pour la musique classique à Courtrai mais il est assez âgé. L’un de mes challenges est d’offrir une programmation que ce public pourra apprécier mais aussi d’attirer un nouveau public pour assurer le futur de la musique classique », explique Patricia Vanneste, en charge du festival.

Après avoir vécu à Gand, cette dernière est de retour dans sa ville d’enfance. « Comparé à Gand qui est saturée pour de nouvelles initiatives culturelles, il reste à Courtrai beaucoup d’opportunités. Il y a une énergie qui est très stimulante », souligne l’ancienne violoniste de Balthazar. « Pendant très longtemps, on a dit que Balthazar était un groupe courtraisien, et puis tout d’un coup, c’est devenu un groupe de Gand parce qu’on a été étudier là-bas. Beaucoup de personnes quittent Courtrai une fois l’école terminée. Les jeunes ont notamment fuit la ville à cause de la mentalité un peu renfermée d’il y a dix ans. Mais ils sont aujourd’hui revenus. »

Un constat partagé par Mickael Karkousse, le chanteur de Goose, qui est lui aussi parti étudier à Anvers et à Gand avant de revenir chez lui. « La ville a évolué, comme nous. Si on pensait que Courtrai était en train de s’endormir et que nous étions les seuls encore éveillés, alors peut-être que nous serions partis. J’ai l’impression que des années 80 jusqu’à il y a 5 ans, la ville n’avait pas bougé. Aujourd’hui, elle est en pleine mutation et c’est très beau à voir. » Il y a trois ans, le groupe de rock-électro a investi un nouveau lieu pour son studio d’enregistrement, Safari Studios. Un espace qui leur a permis de booster leur créativité : le groupe prévoit d’ailleurs un EP pour février et un album pour 2022.

Leur ancien studio se situait au-dessus du café Den Bras, juste en face de la gare. Avec Den Trap, ces deux bars situés sur la Stationsplein sont deux lieux importants dans la vie musicale de la ville. « Courtrai est une ville de cafés. Je pense que, comme nous, beaucoup de jeunes trouvent dans la musique une sorte d’échappatoire. La musique nous évitait l’ennui car il n’y avait pas grand-chose à faire à l’époque, à part justement quelques cafés qui organisaient des concerts », raconte Mickael Karkousse. Le premier concert de Goose a d’ailleurs eu lieu à Den Trap. « Depuis le début, ils nous ont soutenus et donné notre chance. C’est important d’avoir un lieu où les jeunes artistes peuvent se produire. » Si les auteurs de Synrise sont habitués aux grandes scènes à travers le monde, ils gardent un lien particulier avec cet endroit. « On a commencé là-bas et je crois qu’on va finir là-bas! », plaisante le chanteur.

Chez les artistes qui débutent aujourd’hui, ces bars ne leur font plus le même effet. Axelle, interprète du tube Mala Leche qui a tourné en boucle sur les ondes de Studio Brussel pendant l’été 2020, préfère au contraire les éviter. « Ce sont des bars de soirées, j’y allais souvent quand j’étais plus jeune pour faire la fête. Ils sont bien pour les groupes de rock mais je préfère me produire dans des endroits où l’on est plus concentré sur la musique. » La chanteuse qui espère sortir son premier album dans les prochains mois rêve cependant d’un parcours similaire à celui de Goose. « C’est chouette de savoir que quelqu’un qui vient de Courtrai peut avoir une telle carrière. Il existe des opportunités pour les artistes de petites villes et pas seulement pour ceux qui viennent de Bruxelles par exemple. »

Suite à la publication de son premier hit, Axelle a été contactée par MayWay Records, un label basé à Courtrai lancé il y a trois ans. « J’ai été très surprise de recevoir un message d’un label courtraisien. Je ne savais pas du tout qu’il y en avait un ! On a l’impression d’avoir enfin une place », se réjouit-elle. Tony Vandenbogaerde, fondateur de ce label indépendant, a décidé d’installer ses activités dans sa ville pour rester près de ses enfants. S’il n’en avait pas, il aurait probablement été se fixer à Gand, là où vivent la majorité de ses artistes. Quelques talents courtraisiens se retrouvent quand même dans son catalogue comme Mooneye et DIRK.

De son côté aussi, il remarque à quel point l’agglomération a changé. « Beaucoup de gens appellent aujourd’hui Courtrai “le nouveau Gand”. Avant, les jeunes déménageaient car il n’y avait rien à faire. L’ambiance a changé. Il est davantage possible d’organiser des choses. » Il pointe également la solidarité qui existe entre les différentes institutions. Dès qu’il en a besoin, Wilde Westen lui prête par exemple des lieux de répétitions. L’entraide se fait aussi entre artistes, comme le note Mickael Karkousse : « Ce n’est pas une scène qui va boire des verres ensemble. De toute manière, les membres d’Amenra ne boivent pas (rires) ! Mais on se voit et on travaille ensemble. On s’entend tous très bien. »
 

Places to be

De Kreun, salle de concert attitrée et renommée de la ville. Elle propose autant des petits groupes locaux que des artistes internationaux, de quoi rassasier tous les amateurs de musique.

Crate Records, nouveau disquaire dans la ville qui compte proposer bien plus que des vinyles. Accouplée à un bar, la boutique invitera des DJ toutes les semaines pour retrouver le plaisir de découvrir de nouvelles musiques.

À noter aussi : Records & Things, petit magasin plus excentré qui offre une sélection éclectique du blues au garage punk.

Festival Alcatraz, LE festival des amateurs de metal, en août chaque année et avec en 2021 déjà prévus à l’affiche Testament, Cradle of Filt ou Epica.

Les bars The Pit’s, Den Trap et Den Bras pour faire la fête jusqu’aux petites heures.

Les nouvelles têtes

Galine D’abord envisagé comme un projet solo, Galine est devenu par la suite un vrai groupe. Mené par Galine Diana Kuyvenhoven, il propose une musique pop aux accents électro où la voix séduit dès la première écoute.

Mooneye Signé sur le label courtraisien MayWay Records, Mooneye a fait sensation sur la scène flamande avec Thinking About Leaving sorti en 2019. Un titre indie-folk qui peut rappeler à certains moments le groupe américain Beirut.

PingPongClubAvec seulement une poignée de titres enregistrés, ce jeune groupe de pop-rock a déjà su se faire remarquer, comme au Humo’s Rock Rally et au festival Eurosonic. Le quintette réussit le défi de fusionner rythmes dansants et tons mélancoliques.

Tokalah Il décrit sa musique comme un mélange de chillhop, boombap, synthwave et de triphop. Derrière ces termes presque techniques (ou pittoresques), on retrouve des mélopées douces, aériennes, apaisantes et qui font du bien au moral.

D’autres valeurs sûres

François GlorieuxLe chef-lieu de la province de Flandre-Occidentale compte parmi les siens l’un des pianistes les plus célèbres du pays. Également chef d’orchestre, il a joué dans plus de 60 pays, du Canada au Japon en passant par la Chine. Il a également collaboré avec Michael Jackson sur des arrangements symphoniques et travaillé avecMaurice Béjart.

L’Orchestre International du VetexEn 2004, des musiciens se rencontrent à Courtrai lors d’une représentation théâtrale qui se déroule dans une ancienne usine de textile appelée Vetex. Ils forment par la suite une grande fanfare festive composée de 20 musiciens qui mêle différentes influences : rock, ska, funk, sonorités tsiganes ou encore nord-africaines.