Accéder au contenu principal
Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

Swing

Renaissance

NICOLAS CAPART

Affranchi de L’Or du Commun après une décennie de rimes fidèles, Swing vole plus que jamais de ses propres ailes et publiait Au Revoir Siméon il y a quelques semaines. Troisième effort solo mais premier véritable album en forme de renaissance pour le rappeur bruxellois de trente-deux printemps.

Cela fait plus de dix ans que Siméon Zuyten promène ses sneakers à Bruxelles, de salles de concerts en cabines de studio. Si vous l’avez aperçu sur scène, dans l’ombre de son ami Roméo Elvis, l’aventure L’Or du Commun demeurait à ce jour son plus grand fait d’armes. Une décennie de “lives” tonitruants et cinq disques, en équipe, qui feront date dans l’histoire du hip-hop noir-jaune-rouge. Mais ça, c’était avant. Car avec Au Revoir Siméon, il faudra désormais appeler Swing par son nom.

C’est en 2018 que commencent à pousser les ailes de Siméon, après la publication de Marabout, un premier disque-carte de visite où l’on découvre les contours d’un Swing doux-amer et introspectif. Deux ans plus tard, il réitère et signe Alt F4 qui creuse le même sillon, gagne en force, en précision et surtout en intensité. Aujourd’hui, avec Au Revoir Siméon, il demeure égal à ses travaux passés mais atteint un nouveau palier. Quinze pistes empreintes d’une douceur éclectique – aux bons soins de son talentueux complice de notes Crayon – au détour desquelles Swing se confie, rappe, chante, danse et se joue des genres avec facilité. Le disque, à la fois travaillé et spontané, est celui d’un personnage complexe, qui fait table rase et entre du même coup dans la cour des grands du rap belge. 


Qui dit interview solo, dit parcours personnel. Avant de parler de votre actualité, refaisons un peu l’histoire et parcourons le début de votre CV… 

Siméon Zuyten : Je suis né à Bruxelles, d’un père belge et d’une mère rwandaise. J’ai vécu enfance et adolescence du côté de Soignies, ne manquant jamais une occasion de monter sur la capitale pour rendre visite à mes cousins. Dès que j’ai eu 18 ans, j’ai décidé de faire des études pour les rejoindre là-bas. Mais tout ce que je voulais, c’était vivre à Bruxelles… et cela s’est vite ressenti au niveau des points. Avec mon cousin Félix (alias Félé Flingue, membre originel de ODC puis du 77 , – ndlr), on s’amusait à gratter des textes et j’écoutais du gros rap US à l’époque. Lords of the Underground, ce genre de trucs. À L’ULB, j’ai fait pas mal de rencontres et Félix m’a présenté Primero et Loxley. C’est lui qui nous a branchés ensemble. C’était le début de L’Or du Commun. J’ai tenté la géographie d’abord, puis des études en biologie médicale – que j’ai finalement terminées. Juste à la fin de ce cursus, Roméo Elvis m’a demandé de l’accompagner en tant que “backeur” sur la tournée de Morale II. On tournait déjà beaucoup dans Bruxelles avec le groupe mais là, c’était autre chose. Ça m’a permis de voir ce que c’est de mener une carrière solo, d’assumer seul en scène… Et c’est sûrement ce qui m’a motivé à enregistrer mon premier projet, Marabout.

Swing

Je pense simplement que mes propres influences musicales
transparaissent davantage dans mon projet plutôt qu’en équipe.


Aujourd’hui, L’Or du Commun est mort ou juste en sommeil ?
Il y a eu une transition. On a fêté les 10 ans de L’Or du Commun en 2022. C’était notre projet principal et tout ce qu’on pouvait faire autour, c’étaient des parenthèses. Marabout c’était ça, Alt F4 pareil. Du moins dans ma tête. Et je pense que Primero voyait les choses de la même manière. Mais après la sortie de notre dernier album, Avant la Nuit, on a discuté et on a réalisé que chacun avait envie de mettre davantage d’énergie dans ses projets annexes. Désormais, ODC n’est plus notre occupation principale, c’est quelque chose que nous allons continuer à faire quand on le sentira, sans se mettre sans cesse la pression pour retourner en studio. Donc là, on s’est aménagé un peu d’espace, Primero et moi, pour travailler nos solos et Loxley pour la réalisation de documentaires, son émission radio, etc.

Comme pour Primero, le contraste entre l’énergie de l’Or du Commun et le spleen de votre musique en solo est flagrant.
C’est vrai… Je pense simplement que mes propres influences musicales transparaissent davantage dans mon projet plutôt qu’en équipe. Avec l’Or du Commun, on était dans l’entertainment, ça “kickait”. Ici, on sent plus ma patte, les heures d’écoute de James Blake… Les mélodies et les accords sont parfois plus tristes, au niveau écriture aussi. Je vais chercher des émotions personnelles. Ma plume oscille souvent entre mélancolie et espoir. Mais tout cela s’est fait naturellement. En réalité, je suis aussi quelqu’un d’assez énergique. Sur scène, j’aime bien envoyer. L’exemple du single Maladresse et de la vidéo qu’on en a fait, est assez parlant en ce sens. C’est doux, jusqu’à l’entrée des batteries. On est dans un entre-deux qui me ressemble bien.

Avec ce disque, vous glissez même vers un univers beaucoup plus pop, avec des instrumentations plus riches, des trames de guitares, etc.

J’avoue que ça me fait bizarre de l’entendre dire de cette manière, parce que je n’ai évidemment pas provoqué ça consciemment, mais je pense que dans le fond, c’est vrai. C’est sûr que mes inspirations ont été éclectiques. Un artiste comme Frank Ocean fait lui aussi une musique pop, non ?

L’apport de Crayon y est également pour beaucoup, lui-même est un artiste en dehors des formats rap.
Il est probablement la plus grande rencontre artistique de ma vie. Il est Français, Parisien, et affilié au label Roche Musique.
À l’instar du rappeur Dabeull qui vit à Bruxelles. C’est lui qui nous a présentés lors d’une soirée dans son appartement. Crayon était installé au piano, on s’est mis à jammer. Je l’observais et je flashais… Moi, j’avais une vision très “rapologique” : trouver un instru, le travailler, puis poser dessus. Mais lui procédait tout à fait autrement. Sa manière de faire de la musique m’a complètement ouvert l’esprit. Il s’amuse, il sait tout faire et n’a aucune limite! Ce qui prime pour lui, c’est l’émotion. Quand je me suis retrouvé à Paris pour réaliser Alt F4, je l’ai appelé et il a débarqué tout de suite. Depuis, on bosse ensemble. Sur ce dernier album, j’ai bossé avec plein de monde (Phasm, Ozhora Miyagi, PH Trigano, Twenty9, etc.), mais Crayon a pris la place de chef d’orchestre, de D.A.

Deux yeux est même quasiment électronique dans sa construction, une première pour vous.
On ne s’est mis vraiment aucune barrière dans la conception d’Au Revoir Siméon. Mais on voulait néanmoins donner une couleur particulière à l’album, en trouvant le bon équilibre entre organique et synthétique, entre rap et chant… Crayon a également apporté un soin particulier au traitement des voix, des batteries et des synthés, pour créer cette uniformité, avec un choix d’accords souvent d’inspiration jazz, soul ou gospel. Ça, c’était l’idée de départ. Mais, au final, on est quand même parti dans tous les sens ! Et finalement, cela correspond bien à l’état d’esprit dans lequel j’étais au moment de faire ce disque. Un processus hétérogène, avec des pics, des “downs”… Deux yeux en est la démonstration : au départ c’était un morceau trap sur un fil de piano, devenu jersey, puis finalement électro. Avec ce “track”, j’ai vraiment l’impression qu’on est allé au bout des choses, qu’on a tout exploré. Et j’ai hâte de le jouer en live car il a, je pense, un gros potentiel scénique.

Pourquoi ce titre Au Revoir Siméon?
Il est avant tout inspiré par la première grande désillusion amoureuse que j’ai vécue, après huit ans de relation. Je suis passé par différentes phases, tantôt en me focalisant à fond sur ma musique, tantôt sur le sport. La réalisation de l’album et cette période ont duré plus ou moins une année et demie, au terme de laquelle j’ai réalisé que quelque chose avait changé en moi. Pour un bien comme pour un mal. Avant cela, tout glissait, je n’avais jamais dû réellement me poser de questions. J’ai désormais un regard plus réaliste et moins adolescent sur l’amour, une vision beaucoup plus complexe du couple. Le fait que ce soit aussi difficile, de trouver quelqu’un, d’entretenir une relation saine, d’être là pour l’autre sans jamais s’oublier… j’y vois une forme de beauté. Cette vision-là s’accompagne de la perte de quelque chose, d’une forme d’innocence. La fin d’une certaine magie. Le titre de cet album fait référence à cela, tout en laissant une part d’interprétation. Il a un petit côté Kanye West aussi, et ça me plaisait. Je dis au revoir à cette partie de moi qui ne reviendra pas, la candeur est restée là-bas. Mais c’est un processus positif. Là, je suis heureux.

Swing

J’ai la possibilité d’observer beaucoup d’artistes en développement,
qui ont dix ans de moins que moi. 
Et je suis assez bluffé par eux !


L’album traite beaucoup de résilience, un sujet qui habitait déjà vos précédents travaux. Par rapport à quoi, si ce n’est cette romance perdue ?
Il y a eu pas mal de choses… Notamment, la mort de ma grand-mère, longtemps malade, qui est partie de sa propre décision. C’était son choix, mûrement réfléchi, et nous l’avons accompagnée ainsi vers la fin. Il a fallu accepter cette décision, qui lui appartenait, et sur laquelle nous n’avions pas de prise. Jusqu’aux derniers moments, elle était face à nous et nous parlait. Son discours était magnifique. Une dame qui “part” selon ses termes, chez elle, entourée de sa famille et des gens qui l’aimaient. Ce fut un processus à la fois extrêmement troublant et très beau. J’ai vu beaucoup de courage. Aujourd’hui, tout cela m’habite encore… En règle générale, la résilience est un concept crucial, du moins en ce qui me concerne. Très certainement quand on parle d’amour.

Le très beau No Future est un titre sans équivoque. À 32 ans, quel regard portez-vous sur les jeunes d’aujourd’hui?
Ici, au studio Labrique, j’ai la possibilité d’observer beaucoup d’artistes en développement, qui ont dix ans de moins que moi. Et je suis assez bluffé par eux ! Il y a énormément de notions contemporaines, sur la masculinité, l’inclusivité, le rapport aux autres, aux femmes également, que ces jeunes ont intégré sans la moindre difficulté. J’y arrive moi aussi mais au prix d’une démarche active, là où eux y parviennent sans effort. Idem pour le rapport à la technologie et à la musique. J’ai le sentiment que ces jeunes artistes sont tous multi-casquettes. Graphiste, ingé-son, vidéaste, etc. Qu’ils sont nés dedans là où moi j’ai dû et je dois encore apprendre beaucoup… Enfin, le rap a énormément changé lui aussi, du coup leurs références ne sont pas les mêmes que les miennes, les codes sont moins visibles et leur son me semble toujours plus pointu. J’avoue que ça m’impressionne.

Au fil des morceaux, vous abordez aussi la question de la précarité, comme dans Kobe ou Un seul ciel avec l’excellent Prince Waly. Un mal que vous avez connu?
J’ai grandi dans un milieu que je qualifierais de classe moyenne. Toute ma famille est issue de la cité-jardin de Homborch à Uccle. Personne n’est riche, personne n’est pauvre non plus. Enfant, je n’ai jamais ressenti de pression côté financier, mes parents m’en ont préservé. Je n’ai appris que des années plus tard que, lors de certaines périodes, c’était la dèche ! Dans ma vie d’adulte, je n’en ai pas vraiment souffert non plus. Certes, quand je terminais mes études, je squattais des canapés et je mangeais des “Aïki Noodles”. Mais je vivais dans un film à l’époque. Chaque fois qu’on avait un concert, j’étais comme un fou, je me fichais même d’être payé… Pour autant, l’argent reste une question qui travaille beaucoup de gens. On évolue dans une société où le quotidien se durcit de plus en plus, où la qualité de vie diminue en flèche. C’est forcément une situation qui me fait réagir.

Dans Mafia, c’est celle du racisme qui revient. Un sujet malheureusement toujours d’actualité?
J’ai grandi dans un milieu plutôt rural et, forcément, j’ai donc été bien souvent confronté aux problèmes du racisme durant ma jeunesse. Un racisme qui prenait différents visages. La plupart du temps, il s’agissait de méconnaissance, d’ignorance, dans le chef de personnes peu instruites, qui n’ont pas voyagé ou qui ne sont pas ouvertes vers l’extérieur. Parfois aussi, malheureusement, ce sont justes des gens idiots. C’est ce qui, je crois, m’a attiré vers Bruxelles : l’ouverture d’esprit, la mixité et la multiculturalité. Quand je compare la situation actuelle à ce que j’ai vécu jadis, je vois clairement une amélioration. Les discours ont changé, certaines blagues ne sont plus tolérées, la population est mieux instruite ou en tout cas ne peut plus feindre l’ignorance. Cependant, d’autres constats font froid dans le dos, comme la montée de l’extrême-droite partout en Europe, les discours islamophobes de plus en plus assumés… Sans parler de cette cagnotte honteuse pour ce policier en France. (…) C’est donc très paradoxal et je ne pourrais pas vraiment affirmer que les choses se sont tant améliorées. Il y a comme un effet cyclique et la haine finit toujours par revenir. D’autant qu’on évolue dans des bulles algorithmiques où nos croyances sont renforcées en permanence. Quand je vois les résultats des élections, les audiences d’émissions comme TPMP, je me rends bien compte que je ne fais pas partie d’une majorité. Ça reste donc primordial d’en parler.

Enfin il y a REC030221, un message vocal de votre père en guise d’interlude. Quelle est l’histoire qui se cache là-derrière?
Au fil des années, avec le recul, j’ai réalisé qu’une grande part de ma musique comportait pas mal de mots d’esprit ou de références philosophiques. C’est quelque chose dont j’ai hérité 
de mon père. Le fait de ne pas se formaliser et même de trouver un intérêt au fait de sur-intellectualiser les émotions. De pouvoir partir dans des grands principes, tout en se rendant compte que c’est un peu masturbatoire. Mais j’ai ce réflexe-là parce que ça me fait du bien. Avec mon père, on se lance dans des grandes discussions de ce genre, tout en en étant conscients. On argumente sur des concepts bien souvent impalpables et ça nous amuse. Cet interlude sur mon répondeur est extrait d’un de ces débats. Sur le fait de s’accepter comme on est, en se débarrassant des projections passées comme futures, et de vivre pleinement l’instant présent. Ce discours-là m’a interpellé et fait écho au disque, c’est pourquoi j’ai décidé d’intégrer ce message de mon père. Pour l’anecdote, lorsque je lui ai fait écouter pour la première fois, il n’a même pas reconnu sa propre voix (rires).


Swing
Au revoir Siméon
LaBrique