Rock'n Boredom
Le poids de l’ennui en tournée
Rouler, monter, répéter, poireauter. Entre deux concerts, la vie des artistes et de leur équipe est rythmée par des préparatifs… et surtout beaucoup d’attente. Alors que leur journée de travail se joue sur un set d’une heure et demie, comment les musicien·nes et technicien·nes apprivoisent-iels l’ennui?
Entre le moment où leur tour-bus fait irruption sur le parking désert d’une salle de concert en périphérie de Düsseldorf et l’instant glamour où ils entrent en scène, les artistes… attendent. « Tu passes finalement beaucoup plus de temps sans travailler qu’à travailler », résume la compositrice et multi-instrumentiste Catherine De Biasio (Ici Baba, Mièle, Blondy Brownie, etc.). En tournée, la musicienne lit, écoute des podcasts, boit des verres, écrit. Elle a appris à composer avec ces moments creux qui ponctuent la vie des artistes, principalement sur la route. « On arrive le matin, on travaille au montage et puis, de 16 à 21h, il ne se passe rien », détaille Nicolas Berwart, tour manager du groupe Girls in Hawaii et musicien. « Le problème du tour-bus, c’est que tu en es un peu prisonnier. Une fois qu’il est garé, le chauffeur va dormir et tu te retrouves au milieu de nulle part sans véhicule. Donc oui, on attend et on s’ennuie beaucoup mais on a mis en place quelques stratagèmes ». Parce que les stars sont comme nous, quand elles s’ennuient dans un bus, elles jouent à des jeux de société ou font la sieste toute la journée. « La plupart des gens glandent », plussoie Catherine De Biasio.
Catherine De Biasio
La plupart des gens glandent.
Avec un spectacle à assurer tous les soirs, les artistes choisissent souvent de se préserver. « Tu ne vas pas commencer à faire vingt bornes à pied pour visiter ». Le tourisme est davantage l’apanage des “days off”, ces rares jours sans concert le soir-même où les artistes ont quartier libre. En tournée avec son groupe Fervents dans un van, qui offre une plus grande liberté de mouvement, Nicolas Berwart a pu visiter des villes et coins reculés d’Angleterre. « En termes de santé mentale, ça permet d’avoir une expérience bien différente qu’attendre pendant des heures », observe-t-il. Tommy Desmedt aussi passe énormément de temps sur la route. Il est ingénieur son depuis plus de vingt ans et a vu défiler autant de paysages que d’artistes sur scène. Il trouve que les “days off” n’ont pas toujours la même saveur. « Quand tu as 25 ans, que tu pars en tournée en van et que tu as un “day off” à Berlin, tu es le plus heureux du monde. Mais quand tu en as 44 comme moi et que tu te retrouves en “day off” en plein hiver à Béziers sur la côte d’Azur, tu te dis que tu serais mieux chez toi. »
Nos jours heureux
Dans leur couchette mouvante ou en loge, le temps à perte de vue donne l’occasion à certains de travailler à d’autres projets. « Je pense qu’il y a des artistes hyper disciplinés et productifs qui arrivent à travailler en tournée », affirme Nicolas Berwart. Le musicien a eu vent de groupes capables d’enregistrer dans leur tour-bus, mais trouve pour sa part la tournée suffisamment prenante que pour entreprendre de nouveaux morceaux. Tommy Desmedt, lui, passe le temps en travaillant sur du mixage audiovisuel ou en préparant la tournée suivante. « Ça peut tuer l’ennui des zones creuses mais je pars généralement avec beaucoup d’envies et reviens parfois en n’ayant rien fait », admet-il. Pour Catherine De Biasio, les temps morts en tournée sont plus faciles à vivre depuis qu’elle s’est autorisée à ne rien en faire. « Les seuls moments où je vivais mal ces creux, c’était quand je culpabilisais de ne pas travailler, se souvient la musicienne, on vit dans une société qui voudrait qu’on soit productif tout le temps mais je m’amuse bien plus une fois que je me dis que je ne vais pas chercher à rentabiliser ce temps. »
Nicolas Berwart
Je pense qu’il y a des artistes hyper disciplinés
et productifs qui arrivent à travailler en tournée.
La compositrice mise sur les membres de l’équipe qui l’entourent pour tuer le temps collectivement. Malgré leur pratique professionnelle singulière, tous trois s’accordent d’ailleurs sur une observation partagée par les employé·es de bureau à travers le monde : ce qui fait la différence, ce sont les collègues. « J’ai toujours eu de très bonnes expériences en tournée parce que j’ai toujours été bien entourée », poursuit Catherine De Biasio. La compagnie des autres musicien·nes et technicien·nes reste le moyen le plus efficace pour passer le temps, bien que la tournée s’accompagne souvent d’une grande promiscuité. « Il y a beaucoup de paillettes dans l’inconscient des gens, observe Tommy Desmedt, alors que ça peut être autant une ambiance de camp scout qu’une ambiance de mauvais “team building”. » Dans cet écosystème, Nicolas Berwart se sent un peu comme un moniteur de colonie de vacances ; responsable, à la fois, du bon déroulement logistique de la tournée mais aussi des relations interpersonnelles d’une équipe qui avale tous les jours des centaines de kilomètres, entassée dans un van. « Là, l’ennui peut être incommensurable, abonde Tommy Desmedt, parce qu’on est assis ensemble dans un véhicule toute la journée. Ça devient presque comme une vie de famille mais on n’a pas toujours envie d’être à côté de son frère ou de ses parents pendant des heures. »
Tromper l’ennui
Autre observation partagée dans les “open spaces” du monde entier : le temps avec ses collègues passe plus vite en “afterwork”. Et dans le cas des artistes en tournée, tous les soirs peuvent avoir un goût de jeudredi si le cœur leur en dit. Pour Nicolas Berwart, au début de sa carrière, « entre les temps de montage, de balance et de spectacle, c’était inéluctable, on ne pouvait vraiment rien faire d’autre que s’emmerder ou fumer des clopes ou boire des bières ». Faire la fête est une valeur sûre pour passer le temps, d’autant plus lorsque chaque journée s’achève avec une poussée d’adrénaline sur scène dans une nouvelle ville. « À 25 ans, on faisait la fête tous les soirs, toutes les nuits, on dormait deux heures à l’hôtel puis on prenait le van pour faire 600 km », se remémore Tommy Desmedt. Un rythme effréné qui permettait d’oublier l’ennui et la fatigue mais affectait la santé mentale et physique sur le long terme. « Il faut essayer d’avoir un minimum d’hygiène de vie, constate aujourd’hui Catherine De Biasio, parce que sinon tu te retrouves à manger des crasses et à picoler tous les jours. En faisant ça pendant un mois, quand tu rentres, tu es un peu déprimée. »
Avec les années, tous ont choisi d’embrasser un mode de vie plus tempéré. Après quinze ans de tournée avec Girls in Hawaii, Nicolas Berwart et le groupe ont adopté un rythme qui leur permet de mieux appréhender les lendemains. « Avant, il y avait beaucoup plus de fêtes, on dormait beaucoup moins et donc, forcément, il y avait beaucoup plus de temps dans la journée où on végétait, explique le tour manager. On s’est rendu compte qu’on devait changer notre fusil d’épaule si on voulait tenir le coup plusieurs semaines. » Les jeux de société ont succédé aux soirées jusqu’à l’aube. Un choix encouragé par une prise en maturité individuelle mais aussi peut-être par une évolution des mentalités vis-à-vis du bien-être et de la santé mentale. « Ça dépend des gens avec qui tu tournes bien sûr, remarque Catherine De Biasio, mais j’ai le sentiment que, par rapport à il y a vingt ans, les jeunes font aussi plus attention à leur corps et s’écoutent plus. » Tommy Desmedt attend avec impatience sa prochaine tournée. « Et pas pour me “coller une race” tous les soirs, précise-t-il. Si ça me permet de donner du plaisir aux gens tous les soirs, j’ai hâte de m’ennuyer. »