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Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

Moji x Sboy

Le rêve américain

Didier Stiers

Après un peu plus de deux ans de silence discographique, le duo liégeois est revenu, en septembre dernier, avec Quitte ou double. Son premier album, en fait, fruit d’une évolution et d’une inspiration totalement assumée.

Jusque-là, Keziah Bondo Tshiani, alias Moji, et Stephan Bulut, aka Sboy, les deux copains d’enfance (ils se sont rencontrés à l’école maternelle), avaient pas mal assuré en live. En 2024, le second était par ailleurs sorti diplômé de la faculté des sciences appliquées de l’Université de Liège, avec dans les mains un master en ingénieur civil en informatique. Jusque-là aussi, ils avaient beaucoup causé de “love”, dans leurs morceaux. Surtout les premiers, et à force, leur style a fini par être étiqueté “rap emo”.


Sboy
On a quand même toujours été assez perfectionnistes,
même dans les débuts où ça trippait gratuitement.


 À l’époque, dans le magazine Vice, ils expliquaient : « Dans nos sons, on raconte un peu ce qu’on vit. C’est vraiment les récits de notre vie et de nos mésaventures. Mettre l’amour plus en avant qu’autre chose, c’est pas vraiment voulu, mais c’est surtout parce que c’est ce qu’il y a de plus intense. » Aujourd’hui, à 26 et 25 ans respectivement, les deux comparses se retrouvent assez loin de leurs premiers faits d’armes, pardon, de plumes, que sont Temps d’aime (2021) et Automne (2023). Si avec Quitte ou double, ils s’installent plus que jamais dans le rap game francophone, ils s’y emploient effectivement en s’emparant de l’ADN américain pour nourrir leur projet. Tant dans le fond que dans la forme. Et même s’il convient de signaler au passage le travail réalisé du côté des prods, signées par le Suisse Sluzyyy (qui a notamment bossé avec les lascars de Migos) comme par le tandem francophone Pandrezz & Epektase.

Vous vous considérez comme un peu “atypiques”, a-t-on pu lire dans l’une ou l’autre interview donnée à l’occasion de la sortie de l’album. Qu’entendez-vous par là, précisément?
Sboy: De notre point de vue, ce qu’on présente sort un peu du cadre. Il n’y a pas dix artistes comme nous qui font les choses de la même manière que nous, que ce soit sur le plan musical ou visuel. Et c’est pour ça qu’on se trouve atypiques. Après, on n’est pas “de niche” non plus. On ne va pas jouer les artistes incompris de ouf, non. Mais atypiques, oui, en tout cas dans le paysage rap francophone actuel.

Si vous deviez présenter Quitte ou double à quelqu’un qui ne vous connaît pas ou pas encore, que diriez-vous?
S.: Je dirais que c’est une nouvelle manière d’approcher la musique. Plus fraîche, aux inspirations américaines, mais pas que. Très musical. Très luxueux aussi. Moji, si tu veux rajouter quelque chose…
Moji: Non, je n’ai rien à rajouter. Tu l’as bien décrit.
S.: Merci !

Cette inspiration américaine, on la retrouve aussi dans vos visuels, ou dans vos clips, comme celui de Nirvana. Qu’est-ce qui vous attire, là-dedans?
M.: Sboy et moi, on est passionnés par tout ce qui “montre” les États-Unis : les séries, les films, les clips, … C’est une esthétique, mais ce sont aussi des gens qui sont à 100% dans “l’entertainment”. Et nous, ça nous nourrit vraiment. Ça nourrit notre réflexion et ça nous inspire.
S.: Prenons le cinéma… Si quelqu’un veut être acteur, il va se tourner, peut-être même dès le départ, vers les États-Unis. Le cinéma français est très, très cool, mais la plupart des gros blockbusters sont américains. Et même, c’est avec des films américains le plus souvent qu’on découvre le cinéma. Pour nous, c’est pareil avec la musique.

Vous travaillez toujours ensemble?
M.: Ça dépend des moments. Pour construire cet album-ci, on s’est vraiment fait kiffer, avec Sboy. On a mis ça en avant de la création, c’est-à-dire kiffer, et présenter au public les meilleures facettes de nous-mêmes. Ça nous arrive de bosser ensemble. Mais comme on a tous les deux notre home studio, on est super libres au niveau créatif. Ça veut dire que lui, de son côté, peut bosser sur des choses, et moi aussi, de mon côté. C’est ce qui fait qu’on ne se met pas nécessairement de barrières, dans notre musique. Et ça nous permet de présenter des projets assez variés.

Vous vous surprenez souvent?
S.: Bien sûr ! L’album témoigne bien de ce que nous sommes deux individualités dans ce duo. Et on se laisse vraiment la liberté de proposer, d’aller voir vers des horizons encore inexplorés. Qu’il s’agisse des idées venant à la base de Moji ou des miennes, ce sont des propositions surprenantes. Et on pense que le public le ressent comme ça aussi.

Ascension

Quitte ou double arrive grosso modo six ans après vos débuts. Vous avez le sentiment que tout est allé vite, pour vous?
M.: Je ne dirais pas que ça a été vite, mais ça s’est fait crescendo. Et je pense que ce n’est pas plus mal pour nous. Ça nous a vraiment permis de nous développer. De mieux savoir ce qu’on voulait, et de continuer à explorer, de ne pas s’enfermer dans des carrières où on recycle en permanence un même sujet ou un même style. Là, on a vraiment évolué. Entre Temps d’aime (leur mixtape sortie en 2021, – ndlr) et aujourd’hui, on est vraiment différents musicalement. Humainement parlant, on est les mêmes personnes, mais on a d’autres influences. Et on ne se met vraiment pas de barrières pour tester. Au fond, ce n’est que de la musique. Finalement, je trouve que ça a été un bon chemin. Pas trop rapide, permettant d’être bien identifiés au bon moment.


Moji
Je pense que les Parisiens ont toujours ce truc de considérer la Belgique
comme arrivant avec un vent légèrement plus frais que ce qui se fait en France.

 

Est-ce sur le plan musical que les choses ont le plus changé pour vous?
S.: C’est plutôt le rayonnement du groupe. Les images, la manière dont les gens nous voient. Et dans ce sens-là, l’album est déjà une réussite, même s’il est sorti en septembre. Mais justement, les clips, et toute l’identité visuelle : c’est dans ce but précis qu’on l’a rebossé. Et là, on est très fiers du résultat.

Vos motivations sont restées les mêmes?
S.: C’est une bonne question… Je pense qu’on reste toujours motivés par les objectifs qu’on veut atteindre, on ne va pas se mentir. Mais c’est vrai qu’une partie de la perception qu’on avait avant s’est peut-être un peu transformée par rapport à la suite de la carrière. L’idée est de ne pas systématiquement vouloir brûler les étapes, mais de faire les choses crescendo. Parce qu’au final, on est encore jeunes, on a encore le temps. On ne se met donc pas trop la pression par rapport à ça. Et on a pris un peu de recul, alors qu’avant, on avait vraiment envie que les choses viennent à nous plus rapidement. Ce n’est pas plus mal.

C’est l’âge et la maturité qui font ça?
S.: Oui, peut-être. Et le lien aussi avec les partenaires, le fait d’être plus rassurés, de connaître un peu plus les gens avec qui on bosse. L’expérience aussi, dans un climat un peu différent.

Ce “climat” est aussi fait aujourd’hui de sorties incessantes, d’une profusion d’artistes ou de “wannabe” artistes dans le genre. Bref, le milieu est florissant. Vous vous l’expliquez comment?
M.: Je pense que les réseaux sociaux y sont pour beaucoup. TikTok, notamment. Ça permet vraiment à de nombreuses personnes qui sont chez elles, dans leur ville, même pas des Parisiens ou des Bruxellois, juste des Français ou des Européens, de peut-être devenir virales sur un morceau ou sur un extrait d’un morceau, et de se créer de cette manière une mini fanbase qui va nourrir, alimenter avec elles ce réseau social-là et faire énormément de chiffres en peu de temps. C’est là que les labels et les maisons de disques viennent un petit peu grappiller ce qu’ils peuvent grappiller. Et ça crée des carrières toutes les années. Il y en a qui sortent la tête hors de l’eau, comme on a pu voir avec La Mano 1.9 (Ulrich Zie, parisien, tendance drill – ndlr) ou R2 (Rayane Kipre, de l’Essonne, qui a cartonné cet été avec Ruinar – ndlr). Plein d’artistes sont en place aujourd’hui grâce à ce “support”, mais d’autres galèrent un peu plus. C’est normal, il faut se prêter au jeu, aussi. Tout le monde ne peut pas sortir la tête hors de l’eau. Pour moi, c’est une des raisons qui expliquent vraiment pourquoi aujourd’hui, il y a énormément d’artistes, mais il y a également l’accès au matériel. On peut enregistrer avec nos téléphones, avec des écouteurs. Et on a des qualités super similaires même à des studios, tout en restant toujours à la maison et sans dépenser forcément d’argent. Ça rend vraiment le truc encore plus authentique et plus accessible, à tous en tout cas. À tous et toutes, parce qu’il y a plus de filles aussi dans le game aujourd’hui.

Liège dans la place

Pour vous, ça commence à bien prendre en France également. Parce que c’est du “rap belge”, ou parce que c’est vous, tout simplement? Ou l’un et l’autre?
S.: Les gens ne savent pas forcément qu’on est belges. Ça ne fait pas longtemps que ça commence à être mis en avant. Je ne pense pas que l’argument “belge” joue un grand rôle dans notre popularité là-bas. Pour moi, c’est juste la musique et ce qu’on propose. Après, on n’a jamais renié notre identité. C’est juste qu’il y avait auparavant moins de prises de parole au cours desquelles on pouvait vraiment l’affirmer.
M.: Au départ, on ne voulait pas nécessairement revendiquer le quartier ou le code postal. On voulait parler d’autres choses. On ne le cachait pas, mais on ne le mettait pas en avant. Là, avec le temps, on a décidé de le mettre un peu plus en avant, tout simplement.

Il y a eu une période au cours de laquelle la France a été fort attirée par ce qui venait d’ici. Côté rap, en tout cas. Vous ressentez encore ça aujourd’hui?
M.: On le ressent encore. Quand on a été invités pour le Skyrock de Karmen (Mathieu Tortosa, rappeur de Grenoble, – ndlr), il y avait là-bas aussi YG Pablo qui est bruxellois (Pablo Caprio, – ndlr). Il y avait NUPS3E, un groupe bruxellois aussi, avec Godson, CRC et Alpha. Je trouvais ça cool qu’il y ait beaucoup de Belges alors que c’est un artiste français. En fait, ils nous écoutent. Que ce soit NUPS3E, YG Pablo ou nous, ils nous écoutent beaucoup. Je pense que les Parisiens ont toujours ce truc de considérer la Belgique comme arrivant avec un vent légèrement plus frais que ce qui se fait en France. Même si on s’inspire et qu’on parle la même langue. Mais notre marché et nos codes ne sont pas du tout les mêmes. Je pense que c’est pour ça que la musique est un peu différente. On n’a pas baigné dans le même contexte, et on n’a pas l’impression d’aller dans la même direction. On est un peu plus américains.

On ne refuse pas une invitation chez Skyrock!
M.: C’est toujours beau d’aller là-bas. C’est super connu, super identifié. Ça fait aussi vivre le groupe et le projet. De temps en temps, on s’y retrouve. Le précédent Skyrock qu’on a fait, c’était pour R2, un artiste français qui commence à faire pas mal de bruit sur la scène underground. Parfois, ce sont aussi des marques de vêtements qui nous invitent… Tout ça permet aussi de se rencontrer, parce que d’habitude, ce qui se passe, c’est qu’on s’écrit sur les réseaux. On envoie un message, et puis on se rencontre directement en studio, pour faire de la musique, ou peut-être un son, une collaboration. Être invités, ça nous permet de nous voir dans un autre contexte, plus détendu, moins en mode : ouais, OK, on doit faire du son, il faut que ça sorte ! Et comme ça, on découvre aussi d’autres facettes de l’artiste avec qui on travaille.

À propos de code postal… Vous êtes tous les deux liégeois, et on sait qu’il y a un fort terreau rap dans la ville. En quoi compte-t-elle dans votre évolution? Dans ce que vous êtes devenus, dans ce que vous faites?
M.: On est des purs produits de Liège. On a beaucoup traîné, on a été dans les soirées, on a fait les open mics, on a rappé avec des potos rappeurs de là-bas. Comment ça nous a influencés ? C’est juste les personnes qu’on est devenues et les rappeurs qu’on est devenus : des purs produits de ça. C’est-à-dire que Liège, c’est très mélangé, qu’il s’agisse des nombreuses influences, des nationalités… Comme un peu partout en Belgique, en tout cas à Bruxelles.

C’est ce mélange qui vous a emmenés vers le rap?
M.: Tout jeunes, on écoutait déjà beaucoup de rap. De par l’environnement familial, les amis, les sorties, les rappeurs qui buzzaient à l’époque… Quand on se captait, Sboy et moi, on mettait souvent des instrus sur YouTube. Sans forcément écrire des textes, mais on rappait un petit peu à l’instinct. Et ça nous faisait kiffer, ça nous faisait rire. Ensuite, on a décidé d’écrire des textes. Et c’est vraiment en se mélangeant avec les artistes de la ville qu’on a capté qu’il y avait vraiment ce truc, cette dualité que les gens remarquaient. Dans les phases, dans la manière de rapper, de se backer, on se démarquait un petit peu. Sans prétention, bien sûr. De là, ça nous a poussés à continuer à écrire des textes, à sortir des sons. Sans prise de tête, c’était vraiment très créatif, dans la manière dont on abordait les choses. Et au final, voilà, on en est là. Mais tous ces trucs-là nous ont servi pour continuer, et conclure que quoi qu’on fasse, on va quand même le faire bien.
S.: Et c’est ce qu’on fait depuis le début. Dans un sens, on prenait vraiment les choses à la légère, parce qu’on n’avait pas de pression. Évidemment, il n’y avait pas d’attentes, et on sortait de l’inconnu. On n’avait pas non plus peur du regard des gens. Je pense qu’aujourd’hui, c’est encore plus facile avec les réseaux, mais quand on revient dix ans en arrière, il y avait des gens qui faisaient des sons mais ne les sortaient pas, par peur du regard. Nous, comme on était deux, on s’en foutait un peu de ce que les autres pensaient.

Cette envie de faire bien les choses, elle vous vient d’où?
S.: On a quand même toujours été assez perfectionnistes, même dans les débuts où ça trippait gratuitement. On a eu un sens du goût dès le départ, malgré le peu de moyens qu’on avait, et on ne l’a jamais laissé. À l’époque, on n’avait personne derrière nous, pas de manager ou quelqu’un pour nous pousser. C’était juste nous et notre passion, et du coup, ça n’a pas de sens de ne pas le faire à fond, tu vois ce que je veux dire ? Et donc, on ne se posait pas la question, on faisait. Je pense aussi que ça vient de plein de choses. Déjà de nos influences, comme on le disait : visuellement, c’est beaucoup les États-Unis. Musicalement aussi, de ce qu’on écoutait. On aimait bien se faire remarquer quand un tel rappeur faisait un tel flow ou certaines phases et que ça nous faisait kiffer. On échangeait beaucoup par rapport à ça. Sinon, je pense même que ça vient de nos mifs. En vrai, on n’est pas des lazy boys !
M.: Exactement. C’est vrai qu’on a un peu baigné dans ce climat où il fallait quand même faire les choses bien. Quoi que tu fasses, que ce soit le sport ou n’importe quoi d’autre, il y avait toujours ce truc en mode “si tu veux le faire, fais-le, mais fais-le bien !”

Le 4 février, vous serez à la Cigale, à Paris, et le 6, vous monterez sur la scène de la Madeleine à Bruxelles. D’autres concerts vont suivre un peu partout en France, en Suisse et au Canada… Qu’attendez-vous de cette tournée?
M.: Déjà, de voir un peu comment l’album a eu de l’écho dans le cœur des fans, des gens qui nous suivent, voir comment ils reçoivent la musique qu’on a pu créer depuis un petit temps. Et moi, je me réjouis de voir comment les gens vont chanter les morceaux, ce qu’on n’a pas encore pu voir avec ce nouvel album. Ça va être une belle occasion d’être super heureux ! Je pense qu’on va juste kiffer, comme on le fait d’habitude. On ne va pas trop se prendre la tête, à part pour les choses essentielles, bien entendu. Mais, en tout cas, en tirer du positif, c’est sûr. Enfin, c’est le plus important.


Moji x Sboy
Quitte ou double
Moon/W Lab/Wagram Music