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Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

IA

Deux lettres, une révolution, des milliers de questions

Nicolas Alsteen

Sujet de société récurrent, l’intelligence artificielle infiltre nos vies, sans oublier de chambouler l’industrie musicale. Entre reprises pas vraiment légales, paroles de chanson générées via ChatGPT et autres clips imaginés à l’aide de l’IA, la Fédération Wallonie-Bruxelles n’échappe pas au phénomène le plus dystopique du moment.

Image extraite du clip "Cheesecake" du groupe ECHT!

« Ce matin, je me suis réveillée en me demandant un truc. Pourquoi je ne ferais pas ce que les gens me demandent depuis des semaines ? » Plutôt que de répondre à la question, Angèle s’exécute. Posée sur le site d’une ancienne base aérienne de l’armée française, en tête d’affiche de la Fête de l’Humanité 2023, la chanteuse belge s’envole avec une reprise de Saiyan, tube rap français servi bien frais au tout début de l’été par Heuss L’Enfoiré et Gazo. L’initiative pourrait sembler anecdotique tant la Bruxelloise revisite régulièrement ses morceaux favoris sur les réseaux sociaux. Mais là, clairement, c’est différent. En jouant Saiyan en concert, Angèle casse les codes de la reprise et traverse les frontières – de plus en plus ténues – qui séparent encore nos vies réelles du monde virtuel.

 

Christophe Lardinois
À partir du moment où on exploite l’image d’une personne sans son autorisation préalable,
celle-ci a le droit de s’y opposer et de demander des dommages et intérêts.

 

C’est que, depuis le mois d’août, une autre version de Saiyan anime les soirées en boîtes de nuit et les journées dans les cours de récré. Cette seconde version, générée à l’aide d’une intelligence artificielle, duplique la voix d’Angèle pour un résultat aussi efficace que troublant. Écoutée en masse sur les plateformes de streaming – et depuis retirée à la demande de l’éditeur de la version originale –, cette reprise en mode IA est actuellement en train d’affoler les compteurs sur YouTube avec quelque sept millions de vues enregistrées en moins de quatre semaines…



Angèle s’est ainsi frottée à une reprise dont le succès tient à une déclinaison artificielle de sa propre voix. Cette improbable mise en abîme est le fruit des manipulations d’un producteur français nommé Lnkhey. Là où les renards de l’IA se planquent habituellement au fin fond d’une forêt numérique, lui assume l’affaire à visage découvert, allant même jusqu’à accorder une interview au média en ligne Brut.

Filmé et questionné sur son travail, le beatmaker s’en va carrément dévoiler les secrets de fabrication de l’ouvrage. Entouré d’un attirail informatique, il entame un véritable tutoriel. Depuis son studio d’enregistrement, Lnkhey adapte légèrement la production originale en rejouant quelques notes de piano et une ligne de basse “façon Angèle”. Il se glisse ensuite derrière un micro pour chanter le morceau de Heuss L’Enfoiré et Gazo. Comme une prestation bien arrosée au karaoké, sa performance vocale frise la bonne blague. Mais la magie de l’IA va lui permettre de corriger le tir. Au point de se métamorphoser en sniper. Son truc ? Faire écouter la voix de la véritable Angèle à un outil d’intelligence artificielle nommé Voicemy.ai. Après deux heures d’assimilation, le logiciel est en mesure de reproduire le timbre d’Angèle à la perfection. Bluffant… Désormais en mesure de convertir sa piteuse interprétation en mode “Angèle”, Lnkhey délivre un hit qui régale aujourd’hui des millions d’auditeurs.



À la fin du reportage, le beatmaker reconnaît toutefois que sa pratique soulève de nombreuses questions. Tant sur le plan du respect de la vie privée que sur des questions de falsification, l’usage de l’IA appelle, selon lui, le législateur à passer à l’action… « Angèle peut déjà s’opposer valablement à l’usage de sa voix pour cette relecture du titre de Heuss L’Enfoiré, affirme Jean-Christophe Lardinois, avocat chez Ulys, un cabinet spécialisé dans les nouvelles technologies et le droit d’auteur. Le droit à la voix est l’un des axes du droit à la personnalité. Il procède du même raisonnement que le droit à l’image. À partir du moment où l’on exploite l’image d’une personne sans son autorisation préalable, celle-ci a le droit de s’y opposer et de demander des dommages et intérêts. On connaît bien ce cas de figure avec les paparazzis et les magazines people comme Voici ou Gala. Avec le droit à la voix, nous sommes un peu dans le même registre. N’importe quelle personne peut y recourir à partir du moment où sa voix est reconnue et reconnaissable. Ici, en l’occurrence, Angèle n’est pas créditée. Mais tout le monde reconnaît sa voix, elle en premier… »



En jouant une reprise de la reprise, l’artiste bruxelloise répond d’ailleurs assez subtilement à la confusion ambiante. « En agissant de la sorte, elle laisse entendre qu’elle est bien au courant de la situation. Elle comprend les enjeux. Il faut aussi noter que cette reprise IA lui offre une nouvelle visibilité. Là encore, un parallèle avec la presse people est possible. Au début, les personnalités du show-biz ne s’opposaient pas vraiment aux paparazzis. Parce qu’une photo à la Une des magazines accentuait leur popularité. Le problème, c’est que la pratique a dégénéré… Parallèlement, les publications en question ont commencé à enregistrer des chiffres de ventes hallucinants. Plusieurs célébrités ont alors invoqué le droit à l’image. Cela a conduit à dégager une jurisprudence en la matière. Depuis, les magazines indemnisent régulièrement les victimes en leur payant des dommages et intérêts pour atteinte au droit à l’image. À l’avenir, on pourrait très bien observer le même genre d’évolution de la jurisprudence dans le cadre du droit à la voix.”



La loi de la jungle



L’arrivée de l’IA dans le paysage musical constitue néanmoins un véritable casse-tête au regard du cadre légal. « La technologie ira toujours plus vite que le droit, souligne Jean-Christophe Lardinois. À ce jour, dans la loi belge, il n’existe d’ailleurs aucune disposition spécifiquement relative aux intelligences artificielles. Pourtant, en 2019, une directive européenne a apporté des clarifications essentielles sur le droit d’auteur dans la société de l’information. Bien que récent, ce texte ne fait aucune allusion à l’IA. » De nouvelles propositions sont toutefois sur la table des négociations. L’Union européenne planche d’ailleurs sur un “IA Act”, une législation sur l’intelligence artificielle.
« L’Europe est sur le point d’élaborer un texte historique, une première mondiale en matière d’IA. Mais ce n’est pas une mince affaire. Car il faut trouver un équilibre entre la protection des intérêts du citoyen et le respect des avancées technologiques. »

Protéger la création musicale par voie technologique serait également une option. « Des spécialistes nous rapportent que des industriels travaillent sur des mesures de protection automatisée, confie l’expert des droits voisins, Christophe Van Vaerenbergh, directeur de PlayRight, société de gestion collective des artistes-interprètes en Belgique. Mais je suis sceptique, poursuit-il. Nous avons bien vu ce qui s’est passé, au début des années 2000, quand l’industrie musicale s’est retranchée derrière des systèmes de protection “watermarked”… (le “watermark” est une marque – un filigrane – ou un “tatouage numérique” qui permet de protéger les fichiers. Cela peut être un code invisible qui est ajouté sur un CD. C’est aussi un procédé qui complète les renseignements du copyright d’une vidéo ou d’un support audio, – ndlr) ». Faites une rapide recherche sur Google, vous trouverez tous les outils qui permettent d’effacer facilement ces marquages. 


Métier d’avenir



« Au-delà de ses dangers et des nombreuses questions qu’elle soulève, l’IA est aussi source d’opportunités, souligne le directeur de PlayRight. On pourrait d’ailleurs opérer une analogie avec l’avènement du synthétiseur dans les années 1960. Son arrivée avait bouleversé les habitudes. D’un coup, il ne fallait plus inviter tout un orchestre symphonique dans un studio d’enregistrement. Grâce au synthé, il était possible de reproduire tous les instruments sur un clavier. Aujourd’hui, il est possible d’appréhender l’émergence de l’IA sous le même angle créatif. » Ce point de vue est partagé par Alex Stevens. Désormais à la tête de la start-up Music Data Studio, l’ex-programmateur du Dour Festival apporte un éclairage supplémentaire : « Sur le plan créatif, il faut aussi mentionner l’apparition d’un nouveau profil, celui du “prompt ingénieur”. Il s’agit d’une personne capable de communiquer avec l’intelligence artificielle. L’IA a besoin d’un élan créatif, impulsé par une personne physique. La vocation du prompt ingénieur, c’est de trouver les bons mots, de faire les bonnes requêtes. Mettre de la créativité dans la façon d’interroger l’IA, c’est un nouveau métier, appelé à se développer dans l’industrie musicale. Générer un morceau lambda, façon Angèle, n’importe qui peut le faire. Mais générer des requêtes qui vont repousser les limites de la création, ça, c’est un job à part entière. »



Dans le paysage musical belge, le travail créatif généré en collaboration avec l’IA en est encore à ses balbutiements, se limitant le plus souvent à l’exploitation de données textuelles apportées par la boîte de dialogue d’un chatbot (agent conversationnel). Ainsi, l’été dernier, c’est le rappeur ICO qui s’est pris au jeu en demandant à ChatGPT-4 de lui écrire un texte “dans le style de ICO #Meuf#Drip#LaMoula#QuitterLeQuartier”. Quelques secondes plus tard, l’IA lui balançait quelques punchlines, pas trop mal senties mais sans génie. Suffisant, en tout cas, pour créer un énorme buzz sur TikTok.


IA Killed the Radio Star ?



Dans un autre registre, et sur YouTube cette fois, Puggy signe son retour avec le clip de Never Give Up. Réalisé par Brice VDH, vidéaste bruxellois connu pour ses collaborations avec Julien Doré, Girls in Hawaïï, Suarez, Angèle, Caballero & JeanJass ou Nicolas Michaux, ce clip a la particularité d’avoir été échafaudé à l’aide de ChatGPT. « Quand Puggy m’a proposé de travailler sur cette vidéo, j’étais motivé mais pas très inspiré, confie le réalisateur. Pour déconner et voir ce qui allait se passer, j’ai copié les paroles de la chanson dans ChatGPT en lui demandant d’imaginer un clip. » L’assistant virtuel lui propose alors une histoire romantique dont l’intrigue se déroule dans un environnement ultra bureaucratique. « Le morceau de Puggy parle effectivement d’une relation amoureuse mais sous l’angle de la résilience. L’idée, c’est plutôt de préserver la magie du couple, malgré l’adversité et les épreuves de la vie. Pour une raison qui m’échappe encore, l’IA a placé l’histoire dans un contexte d’entreprise. C’était une intrigue à deux balles, presque gênante. À l’heure où tout le monde parle du rôle de l’IA dans nos vies futures, je trouvais ça drôle de voir qu’elle générait un récit aussi nul. Cela étant, il faut souligner que tout ça s’est passé en juin dernier. À l’époque, ChatGPT fonctionnait encore en circuit fermé, sans être connecté à Internet. Si je refais l’expérience aujourd’hui, le résultat sera forcément différent… »



Sur la base du scénario balisé par ChatGPT, Brice VDH construit le script du nouveau clip de Puggy. « Chaque phrase de la chanson amenait une scène. Dès que l’IA m’en proposait une, je copiais la proposition dans une banque d’images appelée Shutterstock. Cela permettait de visualiser le cheminement du récit. Mais si on était resté là-dessus, ça aurait été le clip le plus chiant du monde.
Il faut bien le dire. »
La version finale de la vidéo est donc librement inspirée de la trame générée par l’IA. « Tout ça tend d’abord à démontrer que l’outil n’est pas doté de sensibilité. Il n’a pas d’humour. Pour l’instant, il s’arrête à ce qu’il connaît. Mais une fois qu’il pourra fonctionner en étant directement connecté à Internet, sa vitesse d’analyse va se décupler. Et si les premiers résultats seront sans doute un peu décevants, l’outil va s’améliorer au fil du temps. Parce que l’IA va continuer à apprendre, à apprendre, encore et encore… En vrai, personne ne sait vraiment jusqu’où ça peut aller. Je me demande même si les développeurs, eux-mêmes, le savent vraiment. Ce qui est sûr, c’est qu’à court-terme, l’IA va “réfléchir” de plus en plus vite… »

Aussi vite que le nombre de reprises à succès générées via l’intelligence artificielle ? Ces derniers jours, en tout cas, la voix d’Angèle poursuit son essor virtuel : elle chante en arabe, elle reprend Voyage Voyage et Emmenez-moi. Où ? Ça, l’avenir nous le dira.