Accéder au contenu principal
Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

Melanie De Biasio

Cheffe de chant(i)er

Dominique Simonet

Depuis l’album Lilies, paru fin 2017, et la tournée qui suivit, on n’a plus beaucoup entendu Melanie De Biasio. Et pour cause ! Entre-temps, elle avait acheté une immense maison de maître, en plein cœur de sa ville natale, Charleroi. Maison de 1350 m2 qu’il lui a fallu rénover et réaffecter dans le respect de la conception d’origine. Baptisée L’Alba, elle se veut la “maison des talents partagés”. Visite exclusive, avec Melanie pour guide.

Sur l’une des grandes artères boisées de Charleroi, dans le genre hôtel de maître fin 19e la bâtisse en impose. 

C’est le boulevard des hommes de loi, notaires, huissiers, avocats; la statue de l’un d’entre eux, Jules Destrée, trône d’ailleurs à son entrée, sans avoir souffert d’aucune tentative de peinturlurage ni de déboulonnage, semble-t-il. C’est aussi un haut lieu de culture, avec le Conservatoire Arthur Grumiaux, et mainte- nant cette “maison des talents partagés”. Son nom, l’Alba, l’aube. Sa devise, Alba sempre vince la notte !

L’initiative de cet ambitieux projet revient à Melanie De Biasio, musicienne, chanteuse, qui se démène depuis trois ans, portant l’Alba à bout de bras, et c’est peu dire. Les travaux de restauration et de rénovation touchent à leur fin, au grand soulagement de l’artiste devenue pour le coup, et pendant deux ans, cheffe de chantier et maître d’œuvre.

Le pari carolo

C’est en 2017 qu’elle achète ce bâtiment à la Ville. Il était en vente, pour 600.000 euros, depuis plus de cinq ans, mais ne trouvait pas acquéreur, notamment parce que les projets immobiliers présen- tés ne coïncidaient pas avec les objectifs culturels du propriétaire. Il y eut appel à projets, c’est passé devant le collège échevinal. Celui de Melanie De Biasio a été accepté : J’ai pu mettre 300.000 euros, dit-elle. Je ne suis pas riche, c’était un pari dans une ville ou je revenais après avoir habité à Bruxelles pendant 20 ans.

Du petit studio qu’elle occupait « près des trains », non loin de la gare du Midi, à la grande bâtisse de 1350 m2, il y a une sacrée marge, qui ne semble pas avoir impressionné plus que ça la musicienne. « J’ai cette responsabilité, qui fait partie du contrat d’achat, de ne pas toucher au bâtiment. » La première année, elle s’y est installée, avec le peu qu’elle avait, posé dans divers endroits du bâtiment, afin de « sentir, tester les lieux et peaufiner le projet architectural, comprendre la circulation du lieu pour que le projet l’épouse. »

Le Conservatoire de son enfance

L’édifice date pour une part de 1877, voulu par Jules Audent, avocat et bourgmestre, pour l’autre de 1910, rajouté par Paul Dewandre, beau-fils du précédent, industriel. D’une architecture très différente, murs lambrissés et tapissés de papier clouté, no- tamment, cette deuxième partie, par laquelle on accède à l’Alba aujourd’hui, Melanie l’appelle « la partie en bois ». En s’installant, elle a fait un important travail d’archive : « En 1877, la partie en bois était un jardin, précise-t-elle, et là, à la place du Conserva- toire, il y avait un verger. »

Château vieux

Dans l’ensemble, les travaux de rénovation et réaffectation ont été très conséquents : il a fallu refaire toute l’électricité, rechaper la citerne, installer trois chaudières au gaz, isoler tous les plan- chers, plafonds et châssis extérieurs de la façade avant, refaire tous les impétrants etc. « Les travaux ont commencé après mon premier concert au profit de ce projet. Le Palais des Beaux-Arts de Charleroi avait laissé la salle gratuitement. Avec les béné- fices, on a pu acheter la chaudière la plus importante. » En plus de l’intervention indispensable de mécènes et sponsors, il en a été ainsi jusqu’au bout, puisque les seuls concerts que Melanie a donnés cette année, deux soirs à Flagey en janvier, étaient au bénéfice de l’Alba. « Le gros des sorties dans un vieux bâtiment, ce sont les charges... »

Poètes, vos papiers !

Passé le porche, on tombe rapidement sur une petite pièce avec des guichets. «Ancien consulat d’Italie, cet endroit porte une mémoire collective très importante. Même si moi, je n’y suis jamais venue avant d’avoir rencontré ce projet. C’est maintenant un lieu de recueillement et de travail, rouvert au public autrement qu’à l’ère du consulat, où il fallait venir avec sa carte d’identité. »

En entrant, à gauche, la cuisine a été installée grâce à des bénévoles. Cette pièce, qui était celle des enfant auparavant, est la cuisine de l'Alba pour les locataires résidents, qui y habitent donc.  «Tout est de deuxième main ou issu de dons», comme ces meubles en formica vert clair. Pour la tambouille, juste deux petites taques électriques à l’ancienne, fonctionnant avec des résistances. Dans cette ambiance monacale, Melanie a fait sienne la notion “vivre de peu”, « mais c’est bon, précise-t-elle, la lumière et l’espace pré- valent en ce lieu. Et le temps. » Espace et temps, le luxe ultime.

Regagner le carrelage centimètre carré par centimètre carré

Dans la plupart des pièces, le plancher était recouvert d’égaline et de vinyle. Pour le retrouver, il a fallu de l’huile de bras : « Je suis une pro du ponçage et de la vitrification, annonce l’artiste, rega- gner ce carrelage, c’était centimètre carré par centimètre carré. » Se disant « pas bricoleuse à la base », Melanie précise aussi ne faire « que ce qui la passionne : comment vit le bois, comment le traiter, pourquoi utiliser du papier de verre de grain 16, 24, 40 ? Après, ce n’est pas mon métier, et ça ne le sera jamais. Cela ne me rend pas particulièrement heureuse, mais c’est un passage obligé et, tant qu’à faire, autant s’y intéresser. »

Par les fenêtres de l’ancien espace de servitude, devenu la cuisine des partenaires, les bâtiments style années septante du Conservatoire montrent un grand besoin de rafraîchissement. « Toute ma vie d’enfance et de jeunesse s’est passée là », exprime, avec une pointe d’émotion dans la voix, Melanie De Biasio. « Pour ce projet, ça a penché dans la balance. » Une convention a été passée entre l’Alba et le Conservatoire, qui a placé « son deuxième meilleur piano là. Tous les examens supérieurs auront lieu ici, en présence du public. »

Ici, espace culturel !

De l’autre côté, à droite en entrant, une pièce toute en longueur fait, pour l’instant, office de bureau, avec cinq fenêtres sur rue.

À chacune d’elles, en septembre et en collaboration avec l’Eden, des musiciens vont s’installer « pour que l’on se rende compte qu’à partir d’ici s’ouvre un espace culturel. » (Voir ci-dessous). Dans cette grande maison où chaque pièce, chaque couloir, a une acoustique spécifique, il y a déjà eu d’autres collaborations fortes, comme avec la Semaine du Son, pour sa première édition à Charleroi, en février dernier : « Dans chaque pièce, il y avait des performances, des choses à vivre, de la cave au grenier. Les gens marchaient encore sur des bâches. »

Au premier étage, auquel on accède par un escalier et où chaque planche craque à sa manière, sorte d’orchestre en bois opéré par les déplacements humains, se trouve l’espace de l’artiste invité. Il y en a eu deux jusqu’à présent. Fatou Traoré, danseuse et chorégraphe malienne, l’a occupé pendant un mois alors qu’elle travaillait avec le Théâtre de l’Ancre. Artiste et poète américain ayant notamment participé à l’écriture de l’album Lilies, Gil Helmick y a écrit sur un thème différent chaque jour, « vingt textes qui font partie du patrimoine de l’Alba ».

L’Union des Artisans du patrimoine intervient

En face de l’escalier, une grande pièce très lumineuse, au ma- gnifique parquet de chêne clair incrusté de merisier : « Ici, on a eu l’aide précieuse de l’Union des Artisans du Patrimoine, explique Melanie. Guy Provencher a réalisé la remise en état du parquet pour qu’on puisse travailler au sol, notamment la danse. » À droite, un palier énorme, « espace de pratique quand les bu- reaux sont fermés ». Partout, ce n’est que vitraux, verre et miroirs biseautés sur portes monumentales qui jouent avec la lumière. Toujours au premier étage, un studio avec mezzanine attend de loger les artistes de passage.
 

Melanie De BiasioPour moi, c’est la quête de l’excellence, pas de la perfection.


En parlant de studio, il n’est pas – encore ? – question de stu- dio d’enregistrement, tout se fait par studio mobile : « On est plutôt dans une démarche d’ accueillir des gens qui sont dans des mo- ments d’écriture », précise la musicienne. Dans l’une des pièces, sur une cheminée en pierre bleue est gravé le terme “LABOR” qui en dit long sur l’état d’esprit des premiers occupants des lieux...

Les quincailleries originales sur de nouvelles portes

Au deuxième étage, il a aussi fallu retrouver tous les planchers, toutes les portes coupe-feu sont à l’identique des anciennes. On a repris les quincailleries originales, qu’on a remises sur les nouvelles portes. Le tout avec l’aide de bénévoles. Si, à cet étage, un espace attend encore un concierge ou un locataire fixe, les trois autres sont occupés par le Festival de Wallonie. L’autre locataire du lieu est le Centre d’Action Laïque, qui compte y organiser goûters, conférences-débats.

Des réflexions sont en cours avec l’Eden, le Festival de Wallonie, PointCulture, pour créer une programmation de septembre à juin. « Ce qu’il y a de bien avec cette maison, c’est que le lieu est là pour servir d’autres lieux et d’autres partenaires. Que son cachet serve. » Encore à la recherche de son équilibre financier, l’Alba est “ouverte à tout type de réception privée” et prendrait volontiers quelques locataires supplémentaires. Quant à Melanie De Biasio, devenue “experte en rénovation”, elle ressent fortement l’appel de la route : « Il est temps que je retrouve mon métier ! »