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Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

Programmation musicale & inclusivité

3 reasons why

Véronique Laurent

Mi-septembre, une table ronde réunissant des programmateur·trices sensibilisé·es ouvrait la discussion sur les freins et les pistes d’accès aux scènes des festivals (et à la scène musicale en général) aux artistes femmes ou appartenant aux minorités de genre. Initiée par la plateforme Scivias, cette conférence donnait suite à un rapport aux chiffres interpellants, paru début juin. En compagnie de certain·es des intervenant·es de cette rencontre, Larsen fait le point sur cette nécessité d’une scène plus inclusive, à partir de trois arguments récurrents.

À l’occasion de treize festivals, cet été en Fédération Wallonie Bruxelles, le public a très majoritairement écouté et regardé des artistes “hommes” : une moyenne de 8 sur 10 ou près de 1.000 sur les 1.255 comptabilisé·es. Les artistes femmes ? Elles en représentent 21%. Pour moins d’1% de personnes non-binaires. Ces chiffres (à retrouver ici : scivias.be/les-rapports-scivias) proviennent des données disponibles sur les sites des festivals sélectionnés (à savoir ceux subsidiés à hauteur d’au moins 10.000 euros). Ils ont été déchiffrés, en analysant les programmations de ces festivals, par Scivias.


Sarah BouhatousScivias

L’objectivation de la situation était nécessaire. Il s’agit d’un constat représentatif
à partir duquel nous proposons d’ouvrir la discussion et de travailler ensemble.

 

Cette plateforme, créée en 2019, sensibilise aux inégalités dans le secteur musical, interpelle et accompagne aussi. Sa coordinatrice, Sarah Bouhatous, explique : « L’objectivation de la situation était nécessaire. Il s’agit d’un constat représentatif – et la démarche sera répétée l’année prochaine –, à partir duquel nous proposons d’ouvrir la discussion et de travailler ensemble ». Témoignant de l’attention grandissante portée à la thématique de l’inclusivité des programmations, le milieu musical a répondu présent à cette conférence (vous pouvez la (re)voir via la chaîne YouTube de Scivias).

« Des artistes femmes sur la scène ? On veut bien, mais l’offre n’est pas présente. »

« Dans le circuit, concède Jean-Yves Laffineur, directeur artistique d’Esperanzah !, elles restent clairement minoritaires. Sur l’ensemble des propositions que l’on reçoit, un quart seulement concerne des artistes femmes et minorités de genre. » Le fondateur du festival enchaîne, « si on ne se fixe pas l’objectif d’une plus grande représentation, ça ne va pas de soi. Il existe un travail de défrichage à faire. Esperanzah! s’y est engagé avec détermination depuis plusieurs années ». Le festival de Floreffe s’impose également de mettre à l’affiche des artistes à l’esthétique musicale non stéréotypée. Pour d’autres genres musicaux, le jazz notamment, avec seulement 8% d’artistes femmes (selon des chiffres avancés par Kostia Pace, le directeur de la Jazz Station et issus du livre de la sociologue Marie Buscatto, Femmes du jazz, CNRS Éditions), la parité et l’inclusion restent un horizon à atteindre.

Depuis février, Eve Decampo travaille à la programmation – (très) inclusive – et à la coordination musique de l’Atelier 210, lieu de création et de diffusion multidisciplinaire ancré à Etterbeek. La musicienne, membre de deux groupes, fait également partie de la collective Poxcat, promouvant musiciennes et DJ femmes ou issu·es des minorités de genre, notamment par l’organisation de soirées. Son parcours lui a permis de bâtir un réseau et « de rencontres en rencontres, tu détricotes la norme, confie-t-elle. Je ne fais pas vraiment d’effort pour trouver des artistes femmes parce que je fais partie d’une communauté où elles sont présentes. Une communauté qui, par ailleurs, n’est pas très intersectionnelle (peu de personnes racisées ou de milieux moins favorisés, – ndlr). On a tous nos angles morts. Mais nous y travaillons, pour entrer dans un cercle vertueux. »

Ce rôle de réseaux croisés et d’une approche militante en vue d’instaurer une dynamique positive de représentativité, la sociologue française Myrtille Picaud l’a constaté lors de la réalisation de sa thèse. Entre 2012 et 2017, la chercheuse compare la diversité de genres des scènes musicales parisiennes et berlinoises, tous types de lieux confondus. Dans les musiques électro, à Berlin, on comptabilise 18% d’artistes femmes et issues des minorités de genre, contre 10% à Paris. Si les chiffres de la capitale allemande ne sont pas mirobolants, ils témoignent malgré tout d’une meilleure représentation de la société sur les scènes, assurée en l’occurrence par des collectifs, souvent militants, et dont les membres présentent des trajectoires diversifiées et donc des réseaux différents. L’autrice du livre Mettre la ville en musique invite également à repenser les fonctions, souvent genrées, de programmation (souvent masculine) et de production organisationnelle (plutôt féminine) : collectiviser changerait la donne.


« Programmer plus d’artistes femmes ? On va perdre de l’argent. »

« Cet argument sous-entend que, s’il y a moins d’artistes hommes à l’affiche, le public ne viendra pas. Je n’ai pas cette expérience-là avec Esperanzah! », constate Jean-Yves Laffineur. Alors que le secteur musical ne s’est pas complètement rétabli de la crise sanitaire, une programmation moins normative ne permettrait-elle pas… de renouveler les publics ? « Ne peut-on pas rêver d’un public traversé par les questions sociales ? », se demandait Eve Decampo le 15 septembre. L’équipe de l’Atelier 210 met par ailleurs progressivement en place des dispositifs très concrets « pour casser la logique de la tête d’affiche, par exemple, développe la coordinatrice, ou en créant des co-plateaux, avec des cachets égaux pour tous les artistes. Ce sont des discussions à tenir. »

« Je ne sélectionne pas suivant le genre du groupe ou de l’artiste, mais suivant la qualité ! »

Jean-Yves Laffineur : « Lorsqu’on programme une artiste femme, il va de soi que c’est qualitatif. Il est évident qu’on ne va pas sélectionner une artiste juste parce qu’elle est femme. Par contre, on prend le temps de la découverte d’artistes femmes et non-binaires ». Et d’ajouter par ailleurs : « J’ai regretté l’absence des bookers ou des agents à la conférence de Scivias, ce sont nos interlocuteurs privilégiés et c’est tout le circuit qui doit se réinventer. »

Eve Decampo se demande « la qualité : c’est la musique qu’on entend le plus ? Cet argument semble empreint d’une certaine ignorance de ce que c’est, être aujourd’hui une femme musicienne. Car, outre le fameux syndrome de l’imposteur, moins il y a d’opportunités pour se produire en live, moins l’expérience se crée… et plus le fossé se creuse ». Myrtille Picaud prolonge, « au-delà de l’argument de la qualité, il se dit souvent que le talent n’aurait pas de genre ». La sociologue poursuit : « Il faut aller plus loin dans la réflexion et interroger les hiérarchies sociales genrées (genre, classe, race, etc., – ndlr), qui infusent les hiérarchies musicales. Musique classique vs. musiques actuelles, musique instrumentale vs. vocale, avec aussi cet exemple du jazz où parmi les déjà petits 8% de femmes, 4% sont chanteuses, ou encore jazz vs. musiques dites “du monde”… ». De la culture par qui et pour qui. Sans cette prise de conscience des hiérarchies à l’œuvre, pas de changement en profondeur. « Promouvoir la diversité n’a de sens que si la norme est remise en question », pose la journaliste Camille Loiseau dans l’épisode 3 de Scènes musicales alternatives, un podcast consacré aux artistes femmes belges.

Faut-il rappeler l’importance et la richesse de programmations musicales reflétant la diversité de la société, inscrites dans un enjeu de démocratie. Aborder cet aspect de la thématique pose également la question de la répartition genrée des subsides publics. En fin de conférence, Kostia Pace prônait, pour les organismes subventionnés, l’obligation de respect d’objectifs d’évolution en matière d’inclusion. En Belgique, la loi sur le genderbudgeting et le gendermainstreaming, c’est à dire l’intégration de la dimension de genre et son évaluation dans l’ensemble des politiques, mesures ou actions prises par le gouvernement, devrait s’appliquer depuis… 2015. Eve Decampo termine en soulignant la responsabilité qu’elle sent peser sur ses épaules militantes et relaie la parole de l’artiste non-binaire Biche de Ville, « Marre d’être un artiste engagé, engagez-moi comme artiste ».