Le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie - Bruxelles
par le Conseil de la Musique

(R)établir l’équilibre de l’horizon sonore

Y'a encore du boulot!

Véronique Laurent

Les inégalités entre les femmes et les hommes dans le secteur musical? Le sujet sort du silence avec le premier rapport de SCIVIAS (une plateforme de soutien, en Fédération Wallonie-Bruxelles, aux musiciennes et professionnelles de la musique)… et les chiffres parlent d’eux-mêmes. En cette période charnière particulièrement difficile, ce travail chiffré (et de fond également) remet en perspective un vaste et complexe chantier où beaucoup reste à faire. Entre études, mesures politiques, élans et freins : état des lieux.

#femmes·musique #scivias

Après un été saturé d’incertitudes, avant un automne coup de massue, le premier rapport de SCIVIAS se dévoile un soir de fin septembre dans un centre culturel bruxellois. L’objectivation représente une étape indispensable d’un processus initié fin 2018, à la suite de la publication d’un article pour la RTBF de la journaliste Charline Cauchie, interrogeant cette année-là, l’absence quasi totale de femmes (9 sur 73 artistes) au Concours Circuit (un concours organisé par l’asbl Court-Circuit et orienté vers les artistes émergent·e·s en musiques actuelles en Fédération Wallonie-Bruxelles – ndlr). Depuis ? Les 7 membres fondateurs de SCIVIAS ont rédigé une charte, incluant l’engagement de transmettre des données dites ‘genrées’, avec 28 organisations signataires et la publication donc de ces premiers constats en volets qualitatif et quantitatif. Du côté des chiffres, la (ré)partition grince. Deux exemples : aux postes de direction, 72% d’hommes et 28% de femmes. Programmation en salles, festivals et labels confondus : moyenne de 28 % de femmes. Des données « à mitiger », avertit Élise Dutrieux, cheville ouvrière de la plateforme. Les organisations signataires ne représentent qu’un échantillon du secteur et la mise en équivalence des données a donné lieu à quelques bricolages méthodologiques, mais « ils restent très représentatifs de ce que l’on a l’habitude de voir. La réalité est sans doute pire… » Les réactions ? « Pas mal de structures se disent assez choquées par de si grandes disparités.»

Menée par la journaliste Élisabeth Debourse, la soirée de présentation du rapport se poursuivait entre actrices de terrain, par une rencontre sur le sujet du sexisme dans la musique. Sur scène, Astrid Kaiserman, claviériste du groupe ‘metal’ Anwynn, Eve Beuvens, venue partager l’évolution de sa réflexion à l’aune de son expérience de pianiste jazz, les DJs Rojin Açilan et Maja Ajmia Yde Zellama, toutes deux de l’asbl Le Bledarte Collective (asbl au travail croisant oppressions de race et de genre) et enfin Lola Levent, journaliste française et fondatrice e.a. du compte Instagram DIVA qui relaie des témoignages et informe à propos des violences sexistes et sexuelles dans l’industrie musicale (et pas que dans le rap). Cinq jeunes femmes, à la moyenne d’âge ne dépassant pas trente ans. « Une génération hyper affirmée », commente Élise Dutrieux et qui maîtrise les termes du débat (domination patriarcale, mansplaining / condescendance masculine, analyses intersectionnelles, etc.) et qui ‘viralise’ sur les réseaux sociaux ces thématiques. Que d’aucun·e·s estiment parfois trop radicales et desservant le propos.
 

Bénédicte Linard - Ministre de la Culture et des Droits des femmes
Le rapport SCIVIAS déplore notamment le manque de visibilité des musiciennes et souligne le besoin de mise en place d’enquêtes statistiques sur lesquelles s’appuyer.


Mais, fait relativement neuf, la problématique – moins neuve – se trouve désormais sur la table : qui peut encore nier aujourd’hui l’asymétrie entre les sexes? « #Me Too a fait beaucoup. Les témoignages de harcèlement, de sexisme ont provoqué un effet boule de neige. On ne peut plus faire comme si de rien n’était », renvoie Fabian Hidalgo, coordinateur de la FACIR. La Fédération des Auteur·rices Compositeur·rices Interprètes Réuni·es a ainsi participé à l’enquête Trajectoires musicales et représentation des femmes dans le secteur musical francophone belge*. Cette étude atteste de grandes disparités de représentation au sein des styles musicaux eux-mêmes, particulièrement dans le rock dur, l’électro et le jazz. « Les chiffres restent une donnée parmi d’autres, commente Fabian Hidalgo. Ce serait intéressant de comprendre pourquoi les femmes sont moins présentes dans certains styles que dans d’autres», et mettre à jour au-delà du sexisme ordinaire, certaines spécificités dans certains pans du secteur musical : les milieux festifs (clubs etc.) ou la dimension ‘grande famille’ de certains groupes exclusivement masculins (l’effet ‘boys band’) par exemple.

D’où viendra le changement?Si des femmes artistes s’organisent en collectifs militants (réseau Fair_Play, Engagement Art, collectif F(s), …), souvent « il s’agit de forces bénévoles. On ne peut pas faire reposer le changement sur les épaules de ces femmes non rémunérées pour leur militance, alors que ‘vivre’, càd manger tous les jours, n’est déjà pas évident », observe Élise Dutrieux, bénévole de SCIVIAS qui précise par ailleurs sa position d’employée à mi-temps par Wallonie-Bruxelles Musiques – WBM. Le récent mémoire de Nicolas Pujiri, dans lequel il interroge une dizaine de membres féminins de la FACIR, confirme que les difficultés financières, encore accrues dans le secteur culturel (intermittence, cachets dérisoires, etc.) et d’autant en période de crise sanitaire (perte de revenus de 93% – constat de ce début octobre), renforcent les inégalités de genre. Le poids des stéréotypes, autant dans la sphère pro que privée, et les (dures) conditions corrélées, aggravent l’absence ou favorisent l’éviction des femmes du secteur musical. Une des conséquences : les jeunes générations se retrouvent privées de rôles modèles. Pouvoir s’identifier, voir d’autres femmes maîtriser la scène, c’est une nécessité, comme en témoignaient les filles du Bledarte Collective. On renvoie donc à la case ‘éducation’ : l’importance de déconstruire les biais sexistes, racistes et autres, pour favoriser et susciter les vocations, dans les écoles, les conservatoires, les Maisons des Jeunes, pour que les générations suivantes ne reproduisent pas indéfiniment le patron inégalitaire et si peu divers.

Introduisant la soirée SCIVIAS, la Ministre de la Culture et des Droits des Femmes, Bénédicte Linard rappelait, elle aussi, l’importance d’une meilleure représentation des femmes et bien sûr du respect de leurs droits. Effectivement, différents textes législatifs garantissent en théorie les droits des femmes dont, notamment, le décret ‘gender mainstreaming’ et ‘gender budgeting’ (qui vise à renforcer l’égalité fe/ho, par l’évaluation en fonction du genre, de chaque mesure de politique publique et tendre au rééquilibrage des budgets dans le même sens). Ce décret a été voté au fédéral en 2007 et a été adopté par la FWB en 2016. Élise Dutrieux reconnaît qu’il « existe parfois un refus de la dimension politique de ces constats et un refus de la thématique même ou des actions de SCIVIAS » et elle décèle chez certains « ce luxe de ne pas devoir rendre les choses politiques », alors que les discriminations ont des effets très concrets sur celles et ceux qui les subissent. Certaines réactions montrent la difficulté d’une réelle prise de conscience collective des missions de service public au sein des structures subventionnées, et mises en exergue par la carte blanche Invitation à penser un secteur culturel paritaire et diversifié, rédigée par des membre du collectif Pouvoirs et Dérives pour le secteur des Arts de la scène et où l’on pouvait lire ce type de réflexions : « Ma programmation, ce sont mes coups de coeur », « Les quotas ne sont pas une garantie de qualité », etc.

Vous avez dit quotas ?! SCIVIAS pencherait vers des quotas de parité par paliers, pour laisser un (certain) temps à l’évolution, ce qui permettrait de dégonfler l’attitude au final peu respectueuse envers les artistes femmes, de certains programmateurs qui les choisissent par opportunisme de communication ou pour cocher les cases ‘parité’ / ‘diversité’. Cela dit, certains quotas sont déjà en place en Fédération Wallonie-Bruxelles, explique Fabian Hidalgo : des quotas de diffusion radio par exemple, pour lesquels le secteur est globalement d’accord mais « lorsqu’il s’agit d’y intégrer le sous-critère de genre, on commence à entendre parler de perte de qualité, voire ‘dincompétence… » Lors de son intervention dans le cadre de la rencontre Pouvoirs & Dérives III concernant les arts de la scène, la philosophe, chercheuse et enseignante, Petra Van Brabandt analysait : « Le mot ‘quota’ est perçu comme violent parce qu’il met à nu une situation violente. Or les quotas sont un outil efficace, à utiliser de façon cadrée, en visant quatre buts : le partage de pouvoir, le partage des ressources, la représentation, la réparation ». Elle en appelait en parallèle à interroger la gouvernance, la verticalité du pouvoir et le langage (voir encadré).

Prise de conscience et bienveillance en rhizome

La période du confinement n’a pas eu que des conséquences négatives : elle a provoqué un effet de loupe sur toutes les inégalités. Le groupe de réflexion de personnes conscientisées au sein de la FACIR s’en est trouvé renforcé. Objectif ? Mise en lien, échange de pratiques et ressources, rôle de vigilance, etc. Exemple concret : suite à la publication, à la une d’une revue spécialisée, d’une liste totalement masculine de compositeurs d’œuvres pour guitare, « on va publier une contre-liste. Des compositrices, il y en a, affirme Fabian Hidalgo, si on cherche, on trouve, c’est comme ça dans plein de domaines. Mais on a l’habitude de reprendre ce qu’on nous sert. Il faut penser autrement, faire un pas de côté… » Qui, une fois posé, remarquait la coordinatrice de SCIVIAS à la fin de la rencontre de septembre, favorise la prise en compte d’autres systèmes d’exclusion tels que le racisme, le handicap, l’âge.

D’autres pays ont réfléchi à la façon d’agir sur la problématique des inégalités, dont la France. Entre 2008 et 2018, les chiffres, stagnants, ne différaient pas tellement des moyennes belges. Avec une politique volontariste et l’octroi de budgets publics, des initiatives ont vu le jour, raconte Stéphanie Gembarski, chargée de mission pour la Fédération des lieux de musiques actuelles, la FEDELIMA. Parmi elles, deux projets majeurs. La plateforme ressource Wah! et un dispositif de mentorat : concrètement, de l’entraide entre professionnelles (programmation, technique et artistes…) et ce, par la mise en place de binômes fe/ho formés sur appel à candidatures. Sortie d’isolement, échange de pratiques, prise de distance avec les assignations (rôles stéréotypés et automatisés), acceptation de la diversité des parcours, découverte de ressources collectives, réflexion sur soi (« être fragile, c’est ok »), soin de soi et des autres… « Elles ont, dans cet espace protégé, réalisé que leurs difficultés n’étaient pas personnelles mais systémiques et, ainsi, pu dépasser le syndrome de l’imposture », résume Stéphanie Gembarski, qui insiste sur « les effets exponentiels » de l’initiative au-delà de bénéfices sur les parcours personnels. Ces binômes essaiment ainsi, dans chacun de leur milieu professionnel, un nouvel état d’esprit et des valeurs de responsabilité collective.

Quel bilan en Belgique francophone? Mitigé. Une trentaine de structures adhérentes à ce jour, « c’est assez peu en un an d’existence, souligne la coordinatrice de SCIVIAS, il reste beaucoup de travail de terrain à faire, éduquer, donner de la visibilité aux données, déconstruire des stéréotypes… » Un travail actuellement trop souvent endossé, dans chaque structure, par une seule personne (souvent une femme), une charge, mentale et effective, qui devrait passer entre les mains des personnes aux postes de direction… en grande majorité des hommes. Sans même parler du secteur privé, dont les intérêts ne vont pas dans le même sens que le respect d’objectifs d’égalité et de diversité. Ce problème systémique, se manifestant sous de multiples formes et aux nombreuses incidences et qui traverse tant la sphère privée que professionnelle et sociétale, demande, au-delà d’un respect basique, des prises de conscience et des prises en charge collectives… et, bien sûr, des moyens pour les rendre effectives.


* Trajectoires musicales et représentation des femmes dans le secteur musical francophone belge, (ULB / METICES)


Des mesures politiques ?
Larsen a interrogé Bénédicte Linard, Ministre de la Culture et des Droits des femmes.

Les mesures concernant le secteur musical s’intègrent dans le versant culturel du plan droits des femmes construit en collaboration avec les associations de terrain, et adopté le 17 septembre dernier. Soit 92 mesures engageant l’ensemble des membres du Gouvernement de la FWB, précise Bénédicte Linard (Ecolo), et suivant 4 axes : lutte contre les violences faites aux femmes, déconstruction des stéréotypes de genre (dès l’enfance, et même la petite enfance), représentation des femmes dans tous les secteurs professionnels et à tous les niveaux et articulation vie privée-vie professionnelle.
Pour le secteur culturel, le plan droits des femmes prévoit d’établir un baromètre de la place des femmes, analysant notamment la programmation des lieux culturels (combien de projets mis en scène par des femmes, de films réalisés par des femmes, d’expositions de plasticiennes…) ou les salaires et cachets perçus à poste égal. Il mise notamment « sur la formation des membres des commissions d’avis, des chambres de concertation et des jurys de sélection, de façon à ce qu’ils prennent en compte une dimension de genre de façon transversale dans la sélection des projets culturels. Une grille de motivation justifiant les décisions comportera également une dimension de genre. » À noter, uniquement pour le secteur des arts de la scène : « un décret direction verra bientôt le jour afin de clarifier les processus de sélection à la tête de nos institutions culturelles en y intégrant une dynamique de parité ».
«Le rapport SCIVIAS déplore notamment le manque de visibilité des musiciennes et souligne le besoin de mise en place d’enquêtes statistiques sur lesquelles s’appuyer ; nous allons donc établir un état des lieux du nombre d’artistes femmes reprises dans les programmations musicales des radios, par exemple, poursuit la Ministre. Les statistiques issues de l’étude menée par SCIVIAS ainsi que l’étude Pouvoirs et Dérives permettent d’objectiver la situation. Ces objectivations de la présence insuffisante des femmes constituent des bases solides sur lesquelles nous appuyer pour renforcer notre politique de ‘gender mainstreaming’ et ‘gender budgeting’.


L’écriture inclusive, un levier d’importance
« Le recours à l’écriture intervient dans pas mal de métiers de la musique, observe Anoushka Dufeil, formatrice en écriture inclusive, permettant de visibiliser les femmes et de confronter les lecteur·trice·s à leur absence quand elle n’est pas utilisée. La langue, son sens, son usage façonnent nos façons de penser. » Plusieurs ateliers ont été organisés par le Conseil de la Musique et « je vois vraiment les choses évoluer, rapporte la formatrice. On en est à comment faire, plutôt que ‘pourquoi le faire’. » Les résistances ? « L’écriture inclusive demande aux gens de faire preuve d’autonomie dans un domaine où on a été formaté par un apprentissage figé de la langue, presque sacré, et qui est rarement questionné. Et puis le système est bien rodé : apprentissage au travers d’œuvres écrites principalement par des hommes, la règle du masculin qui l’emporte, etc.» Anoushka Dufeil attire également l’attention sur l’origine d’expressions telles que « gérer les choses en bon père de famille », « fée du logis » ou « montrer patte blanche » et « mouton noir » qui associent la couleur noire au négatif. « Pratiquer l’écriture inclusive, c’est faire le choix de ne pas reproduire les schémas sexiste et raciste, c’est réfléchir à quel monde on veut représenter, pour qu’il puisse advenir. » Également formatrice de FLE (le français enseigné aux personnes non francophones – ndlr), l’enseignante pointe enfin l’hypocrisie de l’argument d’une difficulté accrue de lisibilité et de clarté pour les apprenants, focalisé sur le point médian alors que selon elle « les difficultés se trouvent ailleurs, dans une orthographe figée, par exemple. Il existe des tas d’autres possibilités, plus ou moins légères ; termes épicènes (un mot épicène est un mot désignant un être animé qui n’est pas marqué du point de vue du sexe – ndlr), déconstruction des préjugés, réactualisation de règles anciennes (accord par proximité), plaisir d’inventer généralement interdit… » Récemment, la jeune femme a découvert une offre de stage de la Fondation Reine Élisabeth en écriture inclusive : une forme de consécration !